Le conducteur a raison, le cycliste a tout compris

Maître FULANO était presque arrivé à son cabinet. Arrêté à un feu rouge, il caressa voluptueusement le cuir du volant de son nouveau SUV. Avocat depuis un peu plus de vingt ans, il pouvait se considérer comme un notable parmi ses pairs. Doté d’une bonne clientèle, faisant travailler deux secrétaires, il venait de recruter un collaborateur. Une silhouette furtive en deux roues attira son attention : -Tiens justement le voilà qui débarque au cabinet, et à vélo comme d’habitude. Comment Maître FULANO avait-il embauché ce collaborateur ? Il avait les cheveux en pétard, là où les siens étaient bien peignés, constamment plongé dans un bouquin quand lui était branché sur son portable, toujours à vélo quand lui aimait rouler en grosse cylindrée, le macaron d’avocat collé en évidence sur le pare-brise. Ils étaient tous deux si contraires ! Maître FULANO était un intuitif. Il avait engagé cet escogriffe à deux roues, devinant en lui quelque chose d’important, de fondamental même, qui lui manquait.

En regardant son collaborateur arrimer son vélo à un lampadaire, Maître FULANO se demanda si ce n’était pas justement la bicyclette qui lui donnait ce truc en plus. Il voulut en avoir le cœur net. Il prit son vélo le lendemain. Après vingt minutes de parcours, il atteignit son bureau haletant, un peu plus ébouriffé que d’ordinaire. Mais il se sentait bien. Il avait pris le temps de s’arrêter pour goûter aux reflets du lever de soleil sur la rivière qu’il ne faisait que traverser distraitement en voiture.

Mais était-ce le vélo qui donnait à son collaborateur ce recul sur les dossiers, ce regard avisé qu’il admirait en secret ? Il se rappela que c’était pour ce coup d’œil qu’il l’avait recruté. A la pause-café du matin, Maître FULANO interpella son collaborateur d’une remarque qui se voulait anodine. J’ai pris mon vélo ce matin pour venir travailler. Ça m’a fait beaucoup de bien. De là à dire que je vais mieux bosser mes dossiers ? Murmura-il l’air interrogateur. Son interlocuteur le fixa derrière sa mèche rebelle et après avoir avalé une gorgée de café lui répondit. – Je propose de vous envoyer un texte de Jacques. Jacques ? Comme souvent, son collaborateur s’était exprimé par un des traits énigmatiques dont il avait le secret. Maître FULANO n’eut pas le temps de poursuivre la discussion. Son collaborateur avait disparu dans un « j’ai un dossier à boucler, je file ».

En fin de journée, Maître FULANO reçu un mail portant en objet « de la part de Jacques » :
« La raison brille, l’intelligence éclaire. La raison abstraite de la bourgeoisie, des grands commis, des puissances d’argent est sans rapport avec le réel. Je connais de hauts personnages qui ne sont que des produits finis Ils raisonnent correctement, mais ils sont incapables de vérifier les bases de leur raisonnement. Ils sont coupés de la vie, et on peut leur faire croire n’importe quoi. (…) Le Monde n’est sensible à l’esprit que s’il est d’abord sensible aux sens. Voilà ce qu’admet difficilement la raison et que saisit l’intelligence. L’intelligence distingue sans séparer, unit sans confondre. Elle réconcilie réflexe et réflexion, cœur et raison, nature et culture. Elle donne la joie. L’avenir de l’homme est intelligence, une intelligence qui sent la forêt. » Signé. Jacques.

Jacques ? Son collaborateur avait eu la délicatesse de glisser un lien dans le mail qui renvoyait à une page d’auteur: La nature est un talisman de Jacques de Bourbon Busset.

Maître FULANO ne put s’endormir tôt ce soir-là. Il se voyait assis dans sa grosse cylindrée, occupé à appliquer machinalement le code de la route, coupé du monde réel dans sa boite hermétique. Un peu à l’image de son quotidien: il appliquait le droit à ses affaires. Mais appliquer n’est pas penser un dossier. Quel manque de recul parfois! Il avait sans doute raison de prendre sa voiture en hiver pour rester bien au chaud entre sa maison et son bureau. Mais son collaborateur avait tout compris à prendre son vélo pour se reconnecter à ses sens et au monde réel, à sentir le froid piquer sa peau. Il avait peut-être raison de chercher la sécurité, caparaçonné dans son habitable de fer. Mais lui-même n’avait-il pas goûté à la joie de la petite aventure en prenant son vélo ? Il raviva un instant en lui l’exaltation de ce moment où il avait emprunté ce sentier de traverse dans une demi pénombre pour échapper à un embouteillage.

Maitre FULANO se sentait comme un de ces produits lisses et finis de la profession qui font de la règle de droit un sésame, d’un usage un tout, d’un raisonnement une perfection. Il lui manquait cette chair, ce supplément d’âme qu’il enviait à son collaborateur. Il lui manquait de l’extérieur pour humer les ambiances, « sentir » les personnes et leur entourage.

Maître FULANO finit par s’assoupir. Il commença sa nuit dans un rêve insensé. Il circulait dans une grosse bagnole. Son collaborateur le dépassait à vélo en lui serinant inlassablement par la fenêtre ouverte de la voiture : Penser Maître FULANO, penser pas raisonner, penser pas raisonner!

Nuit agitée, aube tranquille. Maître FULANO commença sa nouvelle journée le sourire aux lèvres en sirotant un café sirupeux. Il venait secrètement de faire une promesse de fidélité à sa petite reine.

Loïc TERTRAIS (www.guidetotusduvelo.com – illustrations Bertrand Dosseur)

Loïc Tertrais

A propos de Loïc Tertrais

Avocat au Barreau de Rennes

4 commentaires sur “Le conducteur a raison, le cycliste a tout compris

  1. Adrien L.

    Excellent texte, et tellement vrai ! Je me permettrai de le faire circuler dans les tristes rangs des caisseux blafards qui composent l’essentiel de mes collègues de charbon. 😉

  2. Pédibuspedibus

    cher maêêêtre…!

    cette p’tite histoire est aussi légère et rafraîchissante…

    que la douce brise soulevée par la  bicyclette, dans son élan matinal…

  3. zit

    Je transmet à mon voisin avocat, qui va parfois à son cabinet en bicyclette,

    mais pas tous les jours…

  4. Tertrais

    Votre voisin avocat Zit pourrait vous dire. Le velo ? Obligation de moyen et non obligation de résultat. Vous pourriez lui rétorquer qu ‘a  partir du printemps on peut retenir que le choix du velo constitue une obligation de moyen renforcée !

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