Le vélo, cet incongru

Le lobby de la bagnole est ultra-majoritaire, il exerce un monopole radical (voir Ivan Illich, Énergie et équité) sur les moyens de déplacements. Mais il lui en faut toujours plus. Les quelques hurluberlus qui, par on ne sait quelle impulsion saugrenue, persistent à bouder moteurs et carcasses métalliques doivent être ramenés à la raison. Il faut leur faire comprendre leur erreur, les faire abandonner la marche et le vélo, que ces étranges masochistes persistent à s’infliger.

Ce prosélytisme bagnolard, j’en ai eu une bonne piqûre de rappel ces derniers mois. J’ai pris l’habitude de me rendre aux manifs contre la loi travail à vélo. Mon trajet: 50 km aller/retour, sans dénivelé, bordé de grands arbres et longeant un cours d’eau la plupart du temps. Parmi mes connaissances, beaucoup allaient manifester dans la même ville que moi. Apprenant que j’y venais à vélo, et que je ne souhaitais pas y être conduit en voiture, même quand on me le proposait, la plupart ont eu des réactions assez vives, négatives ou « positives ». Dans tous les cas, on m’a bien fait sentir à quel point mon « choix » était incongru.

Ces remarques pourraient paraître sympathiques, au premier abord. La première fois, aussi. Mais à force de les entendre répéter, comme des évidences, avec acharnement, et par pas mal de personnes que j’ai pu rencontrer, j’ai fini par comprendre qu’elles étaient loin d’être anodines, et en disaient long sur la place du vélo dans notre société.

Remarque-type n°1 :
Oh, moi, je pourrais pas !
T’es courageux !

L’automobiliste part du postulat que le vélo est un effort intense, avec sa part de souffrances. M’invite à reconsidérer mon trajet d’un point de vue bagnolard, m’incite à me penser comme une personne particulièrement sportive, faisant quelque chose relevant de l’exploit. Vu qu’une bonne partie de l’effort est dans la tête, qu’un trajet peut paraître également long, ou court, en fonction de la façon dont il est appréhendé, l’effet de ce genre de remarques pourrait être de décourager toute imitation. Et d’éviter un questionnement embarrassant pour l’individu bagnolard: si mon trajet n’était pas spécialement « sportif », alors, ne se sentant pas capable de le faire, il serait amené à se voir comme une personne affaiblie par son confort motorisé. Voir mon trajet comme surhumain est aussi une façon de préserver son Ego, et d’ériger ses habitudes en Norme.

Il est piquant de noter que cette remarque est d’autant plus absurde, que les personnes qui l’émettent sont souvent les mêmes qui font des randonnées en montagne, qui durent plus longtemps que mon trajet, et sont physiquement bien plus difficiles.
Dans le sens inverse, quand je discute avec d’autres adeptes du vélotaf et du cyclotourisme, mon trajet me semble tout à fait banal, normal. D’où l’importance du partage d’expérience, d’une certaine dynamique collective, comme ici sur Carfree, pour s’échapper de l’imaginaire bagnolard, et reconsidérer notre rapport à l’effort et à l’espace.

Remarque-type n°2 :
Tu dois aimer le vélo !

Toujours dans l’idée que le vélo est avant tout une souffrance, un effort intense, il est inconcevable de subir volontairement une épreuve pareille là où des moyens de transports motorisés existent pour faire le même trajet. Il faut donc qu’il y ait un amour éperdu du vélo pour transcender la douleur physique, l’adversité des éléments. C’est une image très « Tour de France » du vélo.

Dans cette remarque, l’ignorance de ce que peut être un trajet à vélo de plusieurs heures est flagrante. En mode promenade, sans forcer, en ayant trouvé son rythme de croisière, le vélo se révèle moyen de balade idéal: moins fatiguant que la marche, rafraîchissant, en été, grâce à la brise qu’il génère, silencieux, ce qui laisse les sens à l’affût des bruits de la faune locale.

Mais, même si le vélo n’est pas la douleur dont parlent certaines personnes, et qu’il peut s’avérer bien agréable, est-ce que je pourrais dire pour autant que « j’aime le vélo? » La question me paraît incongrue. Je ne me pense pas comme un « cycliste », mais simplement comme un individu qui se déplace à vélo, par commodité, n’étant ni prisonnier des horaires du train, ni de l’angoisse de la place de parking à trouver à l’arrivée.

Par ailleurs, est-ce qu’on demande à une personne qui prend régulièrement la bagnole, ou le train, si elle « aime » ces modes de transport ? Poser cette question seulement pour le vélo, c’est considérer que le vélo n’est pas un moyen de transport à part entière. Le vrai transport, le transport sérieux, c’est le transport motorisé. C’est aussi là où l’imaginaire motorisé empêche d’utiliser pleinement le potentiel du vélo, réduit bien souvent à pourrir entre deux balades annuelles. Aller faire ses courses à vélo, aller au boulot à vélo, faire ses trajets occasionnels à vélo, autant de propositions qui restent farfelues pour la grande majorité de la population.

Remarque-type n°3 :
La prochaine fois, je t’emmène !
Tu viendras avec nous, dans notre voiture, allez !

Le message qui est sous-entendu est en réalité le suivant:
Le vélo, c’est fatiguant et dangereux. Cette personne qui fait le choix absurde d’enfourcher cet engin pour plusieurs dizaines de kilomètres n’est vraiment pas raisonnable. Elle est décidément capricieuse de s’acharner à refuser notre invitation à monter en voiture. On a bien tenté de la ramener à la raison plusieurs fois, mais rien n’y fait !

Je n’ai jamais vu la scène inverse, qui ferait immédiatement passer les cyclistes qui se risqueraient à ce genre de démarche, pour des propagandistes extrémistes. Le choix des cyclistes n’est pas vu comme pouvant être pris au sérieux, est ramené à une sorte de caprice, l’automobiliste a facilement cette attitude condescendante, infantilisante, vis-à-vis des cyclistes. C’est que son moyen de transport motorisé est un vrai moyen de transport d’adulte, c’est du sérieux, ce n’est pas une sorte de jouet. Le refus, même poli, de se laisser mener en bateau bagnole, c’est une sorte d’affront fait à l’Essence de l’automobiliste. Sa bagnole n’est alors plus cet outil de valorisation sociale, de pouvoir sur les non-automobilistes. Elle est diminuée, snobée au profit du vélo. Ce n’est plus, au propre comme au figuré, l’automobiliste qui conduit, cette perte de pouvoir implicite lui est insupportable.

Remarque-type n°4 :
C’est pas dangereux ? T’as de bons éclairages, au moins ?

Dans la mentalité automobiliste moyenne, les cyclistes sont des enfants qu’il faut éduquer, responsabiliser. Alors, on va pas se gêner. L’équipement est jaugé, chaque automobiliste peut devenir un agent de la Sécurité Routière en puissance. Pas de casque, dangereux. Pas de gilet réfléchissant, pas bon. Ils éclairent à combien de mètres tes éclairages? Non, décidément, tu es trop mal équipé. On te ramène!
L’argument de l’équipement, un bon prétexte pour décrédibiliser les cyclistes, remettre en cause leur moyen de déplacement et leur imposer le retour à la raison bagnolarde. Il ne viendrait pas à l’esprit des cyclistes de s’amuser à critiquer le niveau de gonflage des pneus, la qualité de la conduite, l’entretien des freins, etc.

L’accumulation de ces remarques m’a fait réaliser à quel point l’utilisation de la bagnole produit une vision du monde totalement déformée, motorisée. La bagnole est bien souvent tellement centrale pour les personnes qui l’utilisent qu’elle n’est plus une option de transport parmi les autres, mais la Norme, le Sérieux, le Raisonnable, l’attribut nécessaire de l’adulte accompli. Ne pas accomplir son devoir de motorisation, vivre à vélo, c’est, de fait, dans ce contexte, un acte de rébellion, de sédition, de désertion.

Il est assez symptomatique que ces réflexions m’aient été adressées par des personnes engagées contre la loi travail. Le modèle dominant reste celui d’une centralisation des lieux de contestation (capitale nationale et capitales régionales) qui repose sur une hyper-mobilité motorisée, au détriment, parfois, des dynamiques locales. Je suis souvent sidéré par le niveau de conformisme consumériste des mouvements sociaux: pour y participer pleinement, il semble qu’il soit aujourd’hui nécessaire d’avoir une bagnole, un accès à Internet (les collages ayant quasiment disparu, sans internet, pas d’information sur les lieux de manifs), un compte Facebook (une partie de l’info ne circulait que sur Facebook) et un téléphone portable… et demain? Je reste toujours assez dubitatif devant l’attitude qui consiste à prôner d’une part, des réformes voire une révolution, et de l’autre, à dénigrer tout ce qui pourrait changer sérieusement notre quotidien.

Antoine

A propos de Antoine

Contributeur de Carfree France

8 commentaires sur “Le vélo, cet incongru

  1. anarkocyclo

    parfaitement résumé, j’aime bien le premier paragraphe qui insiste sur la relativité de la perception de la longueur des trajets selon les personnes. En vacances au danemark, je parle vélo avec ma logeuse de 55 ans, elle me demande combien de km je fais par semaine, je répond entre 100 et 150, elle m’a fait savoir que c’était une distance bien modeste alors qu’en france on me prend pour un taré fanatique  téméraire, adorateur du vélo quand je parle de mes distances et de la fréquence de mes trajets

  2. Flipper07

    Merci beaucoup pour ce texte qui resume en effet tres bien la situation. Cela fait deja un bon bout de temps que ce genre de chose m’interpelle et cela fait du bien de le voir par ecrit.

    Comme tout cycliste du quotidien, je suis bien entendu moi aussi souvent confronte a ces remarques types… Pour la numero 3, j’ai meme deja eu du mal a m’en sortir suite a l’insistance de mon interlocuteur pour me ramener en voiture, parce qu’il pleuvinait.

  3. Françoise

    Remarque-type N°4 : L’expression « devoir de motorisation » citée au 2ème paragraphe me semble particulièrement adéquate.

  4. Joseph

    Sur le point 3 je crois qu’il y a aussi l’idée, bonne, de covoiturage de plus en plus présente.

    Plus également un côté « sociabilité » puisque dans le même véhicule on parle durant le trajet.

    Typiquement, 2 ou 3 personnes en voiture (la même) qui proposent à une autre à vélo de l’emmener (je parle sur un trajet A/R), puisque de toute façon le trajet sera fait en voiture qu’elle accepte ou pas.

    Bien que toujours à vélo, dans ce genre de cas, j’accepte souvent la proposition si je sais notamment que les horaires A/R seront les mêmes pour tout le monde.

  5. Pédibuspedibus

    il faudrait inviter les automobilistes en reconversion au restau

     

    – en se faisant inviter… bien sûr… –

     

    s’ils sont convaincus – travail du cycliste gastronome… –

     

    du montant économisé sur leur futur budget,

     

    à convertir en séances de restau, et de permissions de rations supplémentaires pour la ligne, les artères et tutti quanti…

     

    équation gagnant-gagnant, pas si gnangan que ça, où le prosélytisme cycliste pourrait faire du bien à beaucoup de monde et… à notre commun substratum terrestre…

  6. Pédibuspedibus

    un article illustratif de la situation bordélico-bordelaise pour les bi-modaux vélo-TER, vacanciers ou tafeurs :

    http://rue89bordeaux.com/2016/08/le-velo-machina-non-grata-dans-les-ter-aquitains/

    il est sûr qu’on regrette un matériel plus classique, avec bon vieux fourgon à bagages, capable d’emporter une myriade de montures…

    quand au tourisme et le train… mon culte… Système Nocif Complètement Foutraque…

     

    boaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa

  7. Jean-Marc

    Bonnes analyses, Antoire, merci.

     

    De Joseph : « l’idée, bonne, de covoiturage de plus en plus présente.

    [..] puisque de toute façon le trajet sera fait en voiture qu’elle accepte ou pas. »

    hum..

    – A – l’idée – bonne – de covoiturage

    il existe 2 types de covoiturage :

    le covoiturage intracité, et le covoiturage intercité.

    A.1 l’intracité

    en intracité, le vélo, la marche et les TEC sont mieux adaptés :

    Au lieu d avoir un chauffeur qui amène les gens, et choisit quand il repart, on a des gens indépendants, qui ne prennent pas le risque de devenir les otages auto-consentis d’une personne parfois enivrée à l heure du départ…

    (et je ne parle pas des problèmes de consommation énergétiques, de pollution, de congestion, d’utilisation de l espace public et des bouchons qu’elle crée, se bloquant elle-même.. juste du confort des personnes, passagers-otages d’un chauffeur si elles montent à bord de SON véhicule)

     

    A.2 l’intercité

    Là, niveau financier, la voiture privée, non soumise aux taxes, est -par extraordinaire- souvent intéressante (à l opposé total de son coût en intracité face aux vélos..) face aux TEC.

    Mais ceci de façon artificielle, uniquement du fait des coûts externalisés sur la société, sur nos impôts, dune part très importante de ses coûts (don le coût de base : coût de l infrastructure routière sur nos impôts (malgré les rares péages sur certains types de routes, les autoroutes concédées), coût de l’infrastructure ferroviaire payée par le billet).

    Et le niveau de sécurité entre un trajet en train et un trajet en voiture n est pas du tout du même ordre.. (la voiture est largement plus dangereuse).

    Niveau énergétique et écologique, bien sûr, la voiture est là encore, pire que les TEC

     

    A.3 conclusion covoiturage

    Moins bien en intracité à tout point de vue (entre autres : beaucoup plus lente que le vélo, beaucoup moins souple d’usages (passagers qui peuvent avoir des heures de départs ou des lieux différents à rejoindre, qui peuvent varier au cours de la soirée), soumise aux bouchons, aux travaux, à la recherche d’une place de parkings à 3 minutes à pied de  sa destination,…)

    Moins bien énergétiquement, économiquement et niveau sécurité en intercité

    Seul avantage : le coût, pour le passager, moindre en intercité

    => le covoiturage, face à la marche, au vélo, ou aux TEC ce n est pas une bonne chose.

    Mais c est juste moins pire d’avoir 2 ou 3 personnes dans une voiture, qu’une seule : la « solution » la pire deviens juste moins pire ainsi.

    Les passagers permettent au chauffeur de déculpabiliser, tout en le maintenant, et en se maintenant, dans la pensée unique « tout-auto« ; ceci, au lieu de passer, même de façon exceptionnelle, aux vraies solutions de liberté.

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