Lorsque l’enfer se mue (petit à petit) en purgatoire…

« Voir Naples et mourir », la formule est connue, et fait référence à la beauté du site. Il est vrai que la ville, nichée au fond de son Golfe encadré par les presqu’îles de Sorrente et du Posilippe, protégée du large par les joyaux de Capri, Ischia et Procida et surveillée par le Vésuve, a de quoi séduire. Mais aujourd’hui, on pourrait effectivement voir Naples et mourir… de stupeur, ou d’écrasement.

Car la circulation ici défie l’imagination: le plus automobiliste des bagnolards parisiens aurait du mal ici à se frayer un chemin. C’est une ville où les règles n’existent pas, ou alors de manière informelle, où les panneaux (pourtant tout neufs) sont décoratifs. Les « stop » y sont des cédez-le-passage, et ces derniers ne sont que des lignes tracées sur le sol, en pure perte diront certains. Les ronds points sont tous des miniatures de la place de l’Étoile, avec priorité à droite. En fait, non, sans priorité…

L’usage du clignotant est inversement proportionnel à celui du klaxon. A dire vrai, on pourrait proposer aux Napolitains de mettre le clignotant en option sur leurs voitures, si cela ne coûtait pas plus cher de leur faire des séries spéciales. Cela vaut aussi pour la ceinture de sécurité, d’ailleurs.

Quant au klaxon: les conducteurs, ici, semblent avoir réinventé le morse. Sauf que chacun a son code bien à lui, mais qui peut se résumer à cela: « toi, tu es trop lent ». Alors on klaxonne pour prendre la place, pour tenter de forcer le passage, pour admonester le deux-roues (motorisé !) qui se faufile ou vient à contre-sens, pour enjoindre à celui de devant l’ordre d’avancer. Pauvre jeune conducteur qui n’a pas encore maîtrisé le démarrage de son véhicule! Il doit se faire klaxonner moult fois. Ou pas. Car finalement tout le monde klaxonne et se fait klaxonner. C’est un moyen d’expression comme un autre et chacun sait que le Napolitain est aussi exubérant qu’attachant.

Quant aux piétons… Et bien le concept de passage protégé est encore plus anecdotique qu’en France. L’ajout récent de panneaux neufs et bien visibles ne compense que très peu l’effacement à peu près total des bandes qui furent naguère peintes sur la chaussée. Tout se passe comme quand on est automobiliste: c’est un jeu de regards permanents. On regarde si l’autre veut bien arrêter sa bagnole quand on est au milieu de la chaussée. « Tu va me laisser passer? »

Non, celui-là est en train de téléphoner (normal, ici, tout comme le non-port de la ceinture), il n’a rien à faire de vous. Ah, si il s’arrête. Puis il repart en faisant rugir son moteur.

Le pire est que tout cela fonctionne sans trop de casse, en tout cas à ce que j’ai vu. Le tout est étonnamment fluide, on s’invente ses propres règles, et le conducteur napolitain a des réflexes qui pourraient faire pâlir d’envie le meilleur des pilotes de Top Gun. Heureusement d’ailleurs pour le piéton !

Car s’il est souvent englué dans le flot chaotique, le napolitain motorisé profite de la moindre portion de route relativement libre pour faire rugir son moteur. L’éco-conduite? Impossible, et pourtant l’essence est plus chère que chez nous, où se plaignent nos pauvres automobilistes. Alors, on ne voit même pas les panneaux « 30 », on se tape un 80 en pleine ville. Le dimanche surtout. Il faut donc être prêt à freiner et éviter l’imp(r)udent qui traverse hors des passages « protégés » dont on a vu qu’ils étaient surtout théoriques.

Alors, l’enfer bagnolesque sur terre, Naples? Assurément une ville atypique, qui vit et se meurt grâce à la bagnole. Pourquoi de tels comportements? On a beaucoup parlé de la mafia, de la crise des ordures, du mépris des règles. On va pas faire de psychologie à deux balles, mais on a souvent apporté plusieurs explications:

– une méfiance vis à vis des règles et de l’État: normal dans une région qui a été conquise par un autre pouvoir il y a 150 ans. Les historiens commencent à en parler alors que le pays célèbre son « unité », qui n’a rien été d’autre qu’une guerre de conquête du Sud par un royaume piémontais en quête de richesses. N’oublions pas (ou apprenons) que la Naples des Bourbons, capitale du Royaume des Deux-Siciles, vivait dans une certaine opulence (Naples a vécu son âge d’or de 1750 à 1850 environ, comme en témoignent les fastes des anciens palazzi et le palais de Caserte, « Versailles  napolitain ») et que l’or de la banque centrale de Naples a été séquestré par les Piémontais, avec l’aide de la France (qui y a gagné la Savoie et Nice).

– Un tempérament qui puise son origine dans les siècles passés: les Napolitains ont toujours entretenu un rapport étrange avec la Mort: vivre à l’ombre d’un volcan aussi dangereux que le Vésuve et à proximité de la zone volcanique des Champs Phlégréens (où les Romains situaient la porte des enfers) a forcément marqué l’esprit des habitants. En 2010 a été réouvert un cimetière très particulier, celui des Fontanelles, que l’Église, lassée du culte des morts qui s’y pratiquait, avait fermé durant 40 ans. Dans cet ossuaire empli par les dépouilles des victimes des épidémies et du « nettoyage » des vieilles catacombes, les Napolitains venaient adopter le crâne d’un mort sans sépulture, et par là-même entretenaient une  « âme en peine » qui devait intercéder auprès d’eux le moment venu. Cette proximité avec la mort explique également en partie ce mépris des règles les plus élémentaires de sécurité.

C’est dans ce contexte qu’intervient une décision qui fera date dans l’histoire de la ville: l’instauration d’une ZTL dans le centre antique de Naples.

La ZTL, Kesaco? C’est une Zona a Traffico Limitato, avatar italien des ZAPA que l’on n’a pas encore vues en France. En Italie, c’est assez ancien, mais à Naples, c’est de l’inédit et, à tout dire, drôlement culotté de la part de la nouvelle municipalité.

Alors bien sûr, la ZTL est symbolique: 1,2 km2 (le 1er arrondissement de Paris fait 1,8 km2), pour une ville qui compte plus d’un million d’habitants. Mais c’est déjà un pas énorme. A voir les cartes, on compte ainsi faire de la Via dei Tribunali une zone piétonne. A faire exploser de rire tout Napolitain qui se respecte. Car cette voie, qui correspond à l’ancien decumanus de la vieille ville grecque puis romaine, est un aspirateur à voiture. Circulant pare-choc contre pare-choc, elles ne sont ralenties que par le flot incessant de piétons. C’est une voie étroite, qui compte multitude de petits commerces et restaurants, des églises innombrables et quelques monuments des plus atypiques.

Alors imaginer cette rue (cette ruelle!) libérée des voitures, c’est effectivement un rêve. Et une décision courageuse, qui ne s’arrête pas là.

Car Naples a décidé (enfin, la commune) de lancer un plan cyclable! Alors là, stupeur, et expliquons un peu le contexte: mis à part une circulation qui ferait fuir le plus téméraire des Vélibistes convaincu, les rues sont en piteux état ou recouvertes de larges pavés qui ne sont guère propices au vélo. Quant au relief: comparée à Naples, Paris, avec Montmartre et la montagne Ste-Geneviève, ce sont les Pays-Bas (ou l’Helvétie selon Obélix). Naples est une ville au relief accidenté, qui s’étend de 0 m (eh oui, c’est un port de mer) à 220 m au Vomero que couronne le Castel San Elmo (90 m de dénivelé maxi à Paris). Alors, forcément, le plan cyclable initial peut sembler modeste: 20 km de pistes le long de la mer. Mais ce sera un début et, comme le précise le site internet de la ville, un outil de plus pour l’intermodalité.

Car Naples est riche de métros (même si le passé prestigieux et ancien oblige à arrêter les travaux de prolongation du métro tous les 3 coups de pioche), de bus, de métros marins et de tram. Mais ceux là ne sont pas en site propre, seulement en « site préférentiel ». Comprenez « préférentiel pour les voitures », et le tram se retrouve ainsi tout aussi englué dans la circulation. Vous comprendrez alors que Naples restera longtemps un purgatoire de la « mobilità sostenibile ».

Mais promis juré, je vous tiendrais au courant.

Référence (en italien): http://www.comune.napoli.it/flex/cm/pages/ServeBLOB.php/L/IT/IDPagina/7630

Ronuick

A propos de Ronuick

Contributeur du site Carfree France. Citoyen "intermodal", je m'interroge sur le rôle de la voiture, sans pouvoir totalement me passer de la mienne. Cycliste au quotidien et grand spécialiste du train !

5 commentaires sur “Lorsque l’enfer se mue (petit à petit) en purgatoire…

  1. LEGEOGRAPHE

    Merci pour cette lecture de ville, on apprend beaucoup de choses. N’hésitez pas à en refaire d’autres sur d’autres villes quand ça se présente.

  2. Tassin

    Passionnant!
    Je me souviens être allé une fois à Naples vers l’âge de 10 ans avec mes parents, et la circulation chaotique est un des souvenirs que j’en ai!

  3. Bidul

    Tres intéressant effectivement cette description de Naples. Je n’y ai jamais mis les pieds, mais ca me rappelle Delhi! Une circulation aussi chaotique qu’en Inde au milieu de l’Europe ca vaut le coup d’oeil.

  4. RonuickRonuick

    Je vous l’avoue, j’ai des liens particuliers avec cette ville, que je connais cependant que depuis peu. Ma compagne en est originaire, je serais donc amené à suivre la situation !
    Mais je trouve encourageant que dans cette ville, on prenne enfin des mesures. J’espère que l’exemple de Bogota, qui a mis la gestion des transports au coeur de sa politique urbaine, puisse être renouvelé. L’automobile a pris à Naples une place démesurée qui fait que tout tourne autour d’elle. Heureusement, le petit commerce est encore vivace, mais les grandes enseignes, surtout françaises, arrivent en périphérie…

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