La fin de la bulle automobile

Selon Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, « une bulle est un état du marché dans lequel la seule raison pour laquelle le prix est élevé aujourd’hui est que les investisseurs pensent que le prix de vente sera encore plus élevé demain, alors que les facteurs fondamentaux ne semblent pas justifier un tel prix. »

Quelle soit immobilière ou boursière, la bulle est basée sur un même phénomène : la croyance collective en une augmentation infinie de la valeur d’un bien, d’une entreprise ou d’une activité industrielle sans aucun lien avec la réalité physique et finie du monde. L’économiste Kenneth E. Boulding rappelait à ce titre: « Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

Au début des années 2000, nous avons connu la bulle technologique ou bulle internet. Cette bulle spéculative a affecté les « valeurs technologiques », c’est-à-dire celles des secteurs liés à l’informatique et aux télécommunications, sur les marchés d’actions à la fin des années 1990. Son apogée a eu lieu en mars 2000.

Actuellement, nous connaissons la fin de la bulle immobilière. A la suite de la crise des subprimes aux USA, le marché immobilier commence une nette dégringolade partout en Europe. Certains instituts d’analyse (Xerfi, SFAI) prévoient déjà une revalorisation des prix en France de -25% d’ici 2010. En août 2008, Jacques Friggit évoque même dans le journal Les Échos le scénario d’une baisse des prix de 35% sur 6 ans.

Tout se passe comme si le marché immobilier était pris de folie depuis plusieurs années, les particuliers achetant tout et n’importe quoi en espérant revendre quelques années après avec de confortables profits. Sur la décennie écoulée, le prix des maisons en France augmentait régulièrement d’environ 10% par an.  Dans ce contexte, il était assez tentant d’acheter n’importe quelle maison à n’importe quel prix en étant persuadé qu’on la revendrait de toute manière plus cher.

Patatras, un jour ou l’autre la réalité rattrape la spéculation et la plupart des biens immobiliers les plus mal lotis (loin du centre, des emplois, des commerces, etc.) reviennent à leur juste valeur, c’est-à-dire pas grand chose, dans un contexte d’augmentation continue du cours du pétrole… Le pétrole a fait éclater la bulle immobilière.

Dans le domaine automobile, la situation est légèrement différente bien qu’intimement liée à la bulle immobilière et à la hausse continue du prix du pétrole.  Les premières victimes de la bulle ne seront pas les particuliers, mais les constructeurs automobile, les compagnies pétrolières et les banques qui financent le système bagnolo-pétrolier.

Car la bulle automobile est avant tout une bulle environnementale: au-delà d’un certain point de destruction de l’environnement et de la planète,  comment voulez-vous continuer à acheter sereinement l’objet industriel qui participe à cette destruction, à savoir l’automobile?

Mais, ne nous leurrons pas, la désaffection pour l’automobile ne repose pas uniquement sur une prise de conscience environnementale. Elle est surtout le fait d’un appauvrissement durable des populations, lié à la précarisation du marché du travail, au développement du chômage, des délocalisations d’entreprises vers les pays du Sud, etc.

Le plus drôle, c’est que parmi ces délocalisations industrielles de plus en plus nombreuses, l’industrie automobile joue un rôle de premier plan. Les constructeurs d’automobiles ont été les premiers à voir tous les avantages de la mondialisation: achat de matières premières dans les pays pauvres (en particulier africains), délocalisations des usines dans les pays du Sud à faible coût de la main d’œuvre (en particulier asiatiques), transport massif de voitures sur les océans pour les vendre là où se trouvait le pouvoir d’achat, c’est-à-dire principalement en Europe et en Amérique du Nord.  L’ensemble du système automobile s’accouplant en outre avec un autre système particulièrement destructeur, celui de l’extraction et du trafic de pétrole.

Tant que l’industrie automobile appliquait le bon vieux principe fordien qui consiste à donner assez de pouvoir d’achat aux ouvriers pour qu’ils puissent acheter les voitures qu’ils fabriquent, tout allait pour le mieux dans le pire des mondes possibles: toujours plus de voitures vendues, toujours plus de pillage des matières premières, toujours plus d’atteintes à l’environnement et à la santé des gens, etc.

Mais les constructeurs automobiles ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis depuis des décennies. Pour rémunérer des actionnaires de plus en plus gloutons et faire face à l’éternelle compétition internationale, ils ont viré leurs ouvriers en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord et s’étonnent maintenant que leurs ventes de voitures baissent dans ces pays.

Prenons le seul exemple de Renault, après avoir délocalisé en Roumanie une partie de sa production (entre autres la Logan de Dacia), le constructeur »français » s’aperçoit que le coût de la main d’œuvre est encore trop élevé dans les pays de l’Est et entame une nouvelle vague de délocalisation dans les pays asiatiques…

Le résultat de cette politique ne s’est pas fait attendre longtemps. La hausse cumulée du prix de l’essence et la baisse continue du pouvoir d’achat provoquent une crise sans précédent dans le secteur automobile. En Espagne, les ventes d’automobiles ont accusé un repli de 21,1% sur un an, avec une baisse sévère et sans précédent depuis 1993 de -41,3% pour le seul mois d’août 2008.

En Grande-Bretagne, les ventes de voitures ont baissé de 3,8% depuis le début de l’année et de 18,6% pour le seul mois d’août 2008.  En Italie, les ventes ont chuté de 26,4% en août par rapport à août 2007, un nouveau fort coup de frein après une baisse de 10,9% en juillet et de 19% en juin. En Allemagne, les ventes ont baissé de 10% en août et en France de 7% « seulement », mais il faut dire que le marché automobile est sous perfusion d’argent public pour cause de bonus gouvernemental…

D’après une étude publiée par Global Insight, les immatriculations de véhicules neufs en Europe de l’Ouest ont reculé de 16,4 % au mois d’août (soit la plus forte baisse relevée depuis trente ans) et de 4,4 % depuis le début de 2008. Sur les 16 pays examinés par le cabinet d’analyse, 15 ont connu une baisse le mois dernier.

Quant aux USA, le marché automobile connaît son neuvième mois consécutif de repli des ventes automobiles. Le marché automobile a affiché le mois dernier un recul de 15,5%, par rapport à août 2007. Sur les huit premiers mois de 2008, le recul des ventes de voitures neuves atteint – 11,2 % par rapport à la même période en 2007.

On ferme ainsi de plus en plus d’usines dans les pays européens et nord-américains, mais la production mondiale de voitures continue toujours d’augmenter… Car si l’on peut se réjouir des chiffres de plus en plus catastrophiques des ventes de voitures en Europe et en Amérique du Nord, le péril automobile est plus que jamais présent à l’échelle planétaire. Entres autres, la Chine et l’Inde sont en train de se constituer une gigantesque classe moyenne occidentalisée qui achète et achètera de plus en plus de voitures…

Donc, moins de pollution locale en Europe et plus d’émissions de CO2 à l’échelle de la planète, sans même parler de l’hécatombe routière dans le monde… En fait, tout se passe comme si nous étions en train de nous débarrasser de la voiture comme nous nous sommes débarrassés des industries sidérurgiques dans les années 70. Bientôt, plus une seule voiture sera fabriquée sur le vieux continent. L’automobile sera comme la plupart des produits manufacturés actuels, un produit « made in China ».

C’est à la fois une chance historique pour les pays occidentaux, à savoir inventer l’urbanisme et la mobilité de demain sans voitures, et une catastrophe environnementale dans les pays du Sud et, plus largement, à l’échelle de la planète. Car la massification en cours de l’automobile dans le monde va se faire à coup de voitures low cost peu regardantes sur les critères de sécurité et de pollution.

Les constructeurs ne demandent qu’à construire des voitures pas chères pour détruire rapidement le monde… Les constructeurs d’automobiles n’accepteront en effet pas une baisse de leurs profits. Pour cela, ils fourniront aux pays du Sud les voitures correspondant à leur pouvoir d’achat.

Il est donc plus que jamais nécessaire d’arrêter les politiques publiques actuelles qui consistent à financer l’industrie automobile au travers des primes à la casse ou autres systèmes de bonus-malus. Car cet argent public ne soutient pas les emplois en France, mais participe aux délocalisations de l’emploi industriel et à la destruction de la planète. Il faut par contre taxer massivement les constructeurs en tant que « pollueurs de masse », tout comme il faut taxer massivement les compagnies pétrolières.

Cet argent doit être mis au service des alternatives au système automobile, autant en termes de modes de déplacement qu’en termes d’urbanisme, d’aménagement du territoire et de reconversion industrielle des salariés travaillant dans le domaine automobile. La mobilité et l’urbanisme de demain doivent s’inventer aujourd’hui pour le bien de tous et pour le bien de la planète.

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

2 commentaires sur “La fin de la bulle automobile

  1. Buzzle

    J’aime beaucoup la citation de Kenneth E. Boulding « Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.” Très joliment dit.

  2. Immobilier

    les prix pratiqués ces derniers années se devaient d’aboutir sur un éclatement de la bulle immobilière après tant d’année de hausse continue.
    La hausse des prix a contribuer année après année à assécher le nombre d’acquéreur potentiel.
    Aujourd’hui, la crise financière l’y a précipitée.

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