Vivre la simplicité volontaire

Dès les débuts du journal La Décroissance, sa rubrique sur la simplicité volontaire s’est imposée comme une des plus appréciées et des plus lues de cette publication. Dans chaque numéro, le « mensuel des objecteurs de croissance » propose un entretien avec des personnes ordinaires qui expérimentent dans leur vie quotidienne différentes manières de rompre avec le modèle dominant de la société de consommation, à l’encontre des médias dominants qui mettent en avant des personnalités ayant réussi en incarnant les valeurs de l’avoir et du paraître – on se souvient de la déclaration du publicitaire Jacques Séguéla affirmant que quiconque n’avait pas une Rolex à 50 ans avait raté sa vie…

Aujourd’hui, un livre intitulé « La Décroissance, Vivre la simplicité volontaire (Histoire et témoignages)« , reprend et présente en cinq temps (« se modérer », « déserter », « militer », « bifurquer », « œuvrer ») une cinquantaine d’entretiens avec ces objecteurs de croissance qui inventent, chacun à leur manière, sans prétention ni dogmatisme, une façon de rompre avec l’imaginaire dominant pour tenter une « grève générale quotidienne contre le capitalisme ».

Complété par une histoire de la simplicité volontaire et une bibliographie, ce livre permet de s’interroger sur de nouvelles formes de contestation du capitalisme qui, bien entendu, sont, pour l’heure, insuffisantes pour le renverser, mais inventent de nouvelles pratiques pour ébranler une société qui doit se combattre d’une manière globale, en commençant par la vie quotidienne et les représentations qui l’accompagnent.

Avec l’aimable autorisation des éditeurs, nous en reproduisons ici un court extrait qui démontre, s’il en était besoin, que, pour la plupart d’entre eux, les partisans de la simplicité volontaire ne se replient pas sur un individualisme borné mais, au contraire, s’immergent dans les combats sociaux les plus cruciaux contre le mode de vie imposé au plus grand nombre par le capitalisme.

« Les chemins de traverse »

Lieu de vie : Marseille (13)

Elle milite pour la vélorution, participe à une épicerie paysanne, une ressourcerie, anime chaque semaine une émission sur l’écologie à la radio, tout en travaillant comme assistante sociale… Julie, 29 ans, amoureuse d’un Marseille pas encore totalement embourgeoisé, vit intensément, toujours sur la brèche.

Julie : Désolée pour le retard, il y a une manifestation pour les Kurdes devant la préfecture. La rue de Rome était bouchée.
Célia (notre conductrice) : Montez les filles, c’est parti ! Direction la Canebière.
Julie : Tu vas voir, Célia assure. On s’est rencontrées à un forum sur la mobilité. Depuis, on milite pour promouvoir l’alternative à la voiture.
À Marseille, il y a du boulot !
Julie : Oui mais regarde, on avance alors qu’à côté, ils sont dans les bouchons. On a l’impression de voler ! Se déplacer à vélo induit un autre rapport avec les gens et avec le temps. On se sent libre. Tiens, même les CRS se dérident en nous voyant passer. Pour moi, c’est euphorisant. Je n’ai pas le permis. Je fais tout à bicyclette, toujours en jupe et en talons. Pas la peine de s’habiller en sportif ! Quand je monte le col de la Gineste sans vitesse, je croise des cyclistes moulés dans leur Lycra avec des vélos carbone à 2 000 euros. Le mien, c’est Robert qui l’a fait avec trois pièces de vélos désossés. C’est notre credo à Vélo utile (1), l’association dont je suis présidente : redonner une seconde vie aux biclous cabossés ou vandalisés.
Eh, salut Jacques ! C’est justement un copain de là-bas. Il est retraité de l’Éducation nationale. C’est aussi ça que j’aime avec le vélo, on ne dissocie pas le cadre du prolo ; l’appartenance sociale ne saute pas aux yeux comme avec les automobilistes. Eux, ils sont associés à une marque, pas nous.

Tu craignais qu’on ait froid à cause du mistral, mais on n’a « que » le beau soleil de Marseille…
Oh mais tu sais, je me régale avec le mistral. Ça fait partie des trésors sensoriels : le soleil sur la peau, le vent ou la pluie, j’adore. Dans les voitures, les gens sont coupés des sensations qui font partie de la vie, ils sont bloqués par une carcasse. Il faut que tu lises Le Petit Traité de vélosophie de Didier Tronchet(2), c’est génial ! Il dit un truc très drôle à propos des hommes qui se rendent au Salon de l’auto : « Les souris n’iraient pas au salon du chat. »

Comment es-tu devenue une fervente passionnée de bicyclette ?
Le virus, je l’ai pris à l’adolescence. Ce n’était pas par conscience écolo mais par goût de la liberté. À l’époque, c’était surtout pour pouvoir rentrer de boîte ! L’aspect environnemental est venu plus tard, à force de rencontrer d’autres adeptes. Mon rapport à la consommation est naturellement différent. Comme je porte tout, je ne vais pas faire mes courses avec un Caddie, je ne prends jamais de superflu. Mes itinéraires ne sont pas tracés en fonction des routes qui mènent aux espaces de consommation, aux distributeurs de billets. Je prends les chemins de traverse. Faire du vélo, c’est aussi politique au sens noble du terme. Ça te relie à des quartiers et à des personnes qu’on coupe du centre-ville. Ici, je vais dans des endroits incroyables. Je rencontre les gitans des collines autour de Marseille. Ils m’appellent la gadji !

Peux-tu me parler de ton travail ?
Je suis assistante sociale et je m’occupe de l’alternative à l’incarcération. Je me déplace sur les seize arrondissements de l’agglomération pour rencontrer des personnes qui, par exemple, finissent leur peine à domicile. On me conseille de recevoir le public au service, pour des questions de sécurité. Mais si même les travailleurs sociaux refusent d’aller dans les quartiers difficiles, qui reste-t-il là-bas ? Avec mon p’tit vélo, j’attire la sympathie. Souvent, pour les premières rencontres, ils sont en bas de la cité et me disent : « J’attends l’assistante sociale. » Je leur réponds : « Mais c’est moi ! » « Oh, peuchère ! On vous a retiré le permis ? » Il y a dix ans, j’étais assez raillée avec mon vélo. En appréciation de stage, on m’a dit qu’il était puéril de refuser de passer son permis car inconcevable de travailler sans voiture. Aujourd’hui, tout le monde y vient…

Tu dois avoir de bons mollets parce que ça grimpe ici !
On me dit toujours que Marseille n’est pas faite pour le vélo. Il y a les montées, bien sûr, mais il y a les descentes qui vont avec. On voit la Bonne Mère (Notre-Dame-de-la-Garde) et la mer de presque partout. Bien sûr, parfois, il arrive des galères, mais ça tourne bien. L’autre jour, par exemple, je suis allée à la prison de Salon-de-Provence avec ma frontale, très tôt le matin. J’ai crevé, il faisait nuit, je n’avais pas de monnaie. Un bus est passé et après avoir dit : « Oh peuchère, le boucan ! » (la bordélique en provençal), il m’a laissée monter.

Serais-tu amoureuse de Marseille ?
Ça fait cliché, mais c’est surtout la lumière qui me séduit. Et puis d’une rue à l’autre, tu passes de l’Algérie aux Comores, à l’Italie… Avant de connaître, je savais que cette ville allait me plaire. Je rêvais de vivre à l’étranger, mais c’était compliqué. Marseille, c’est le bon compromis. Il faut s’approprier des codes ici, s’adapter à la spontanéité des contacts. Souvent, je demande ma route. L’autre jour, une dame m’a fait monter chez elle pour imprimer un plan. Elle m’a proposé de rester manger ! En demandant à un boulanger, il m’a offert le café. Marseille, c’est aussi la ville des apatrides. Quand tu ne sais pas où tu vas, d’où tu viens, c’est un peu la Pacha Mama (la Terre-Mère).
[…]

La Décroissance, Vivre la simplicité volontaire (Histoire et témoignages), le pas de côté/l’échappée, 2014, 278 p., 20€.

Propos recueillis par Catherine Thumann
La Décroissance n° 86, février 2012

Notes

(1) Vélo utile, 125 rue Jean de Bernardy, 13001 Marseille.
(2) Didier Tronchet, Le Petit Traité de vélosophie, Plon, 2000.

Carfree

A propos de Carfree

Administrateur du site Carfree France

3 commentaires sur “Vivre la simplicité volontaire

  1. Samuel

    Quel plaisir de lire Catherine ! Autant à Lyon, c’était top, autant à Marseille cela devient à régal. Ravi de voir les passerelles créées entre décroissance et carfree. Bref, que du bonheur, merci pour ce bel article. Catherine, à très vite : à Lyon, Marseille ou Auvergne ?

    Sam

  2. Pédibuspedibus

    Vingt-six siècles la Massalia!

    Un bel alliage multiculturel : encore vingt-six siècles mais moins d’automobiles siouplait…  pour simplifier la vie dans un beau bordel urbanistique et une aire urbaine qui va finir par déborder le 13…

Les commentaires sont clos.