Le monstre

Le décor ? L’unique rue d’un petit village à midi. Quel village ? Cela ne fait rien à l’affaire. Un village quelconque: Cœur-sur-la-Main ou Portanville, si vous voulez, avec du soleil plus chaud qu’ailleurs, des murs d’un blanc plus aveuglant qu’autre part, des maisonnettes closes, une ferme…

Quelle ferme ? Celle de Tabouche-en-Vexin ou de Tombec-en-Brie, peu importe ! Une ferme comme il y en a beaucoup, envoyant à Paris en guise de lait pur de l’« abondance » laiteuse, et en guise de poulets de grain de vieilles pondeuses honoraires…

Midi. C’est l’heure de la sieste et des digestions laborieuses.

On somnole un peu partout.

Dans la ferme, on dirait la basse-cour de la Belle-au-bois-dormant.

Les volailles, ces martyres condamnées à vivre dans un édredon pendant la canicule, dorment la tête sous l’aile, dans des petits morceaux d’ombre géométriquement dessinés sur le sol par des bouts de murs et des coins de toits…

Le chien s’est affalé au fond de son tonneau, et, Diogène à quatre pattes, donnerait bien son dernier os à Alexandre pour qu’il se mît devant son soleil !

Anéanti, un gros porc gît à l’ombre de la margelle du puits, tout rose, comme un énorme monsieur à qui on aurait volé ses vêtements laissés sur la berge pendant son bain froid…

C’est le calme plat, le silence, l’immobilité…

Au milieu de la route, cependant, des enfants demi-nus se vautrent dans la poussière ; une douzaine de petits œufs en ouate jaune qui ont des pattes, et qui sont des poussins, suivent une personne gravement gloussant qui est leur mère ou la remplaçante…

Des mouches désolées de n’avoir pas un coche à ennuyer, dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, établissent sans discontinuer, dans les maisons, le record de l’activité prodigieusement inutile et de la taquinerie exaspérante.

Cette tranquillité chaude, cette béatitude rurale semblent définitives ? Chimère ! Illusion ! Rêve !

Soudain, on perçoit très loin, très loin, comme un bourdonnement sourd… Les mouches pensent que c’est sans doute un seigneur frelon qui vient par ici et les enfants, le ventre au chaud, déduisent :

« Qu’est-ce que c’est que ça, qu’on entend ?

– On dirait comme une batteuse…

– Une batteuse ?… Avant la moisson ?… T’es fou ?… »

Cependant, le bourdonnement s’est fait grondement… Chaque poule sort de l’abri de son aile une tête pointue avec un petit œil en or, écarquillé, tout inquiet…

Les oies se dressent sur leurs pattes découpées dans des écorces d’orange comme si le Capitole était menacé une seconde fois.

Les canards profèrent du nez quelques monosyllabes interrogatifs et le porc émet un grognement vexé qui veut dire :

« On ne peut pas dormir tranquille, ici ! »

Mais voici que le grondement devient tonnerre, les portes s’ouvrent, les mères affolées saisissent leurs enfants et les emportent ! Toute la basse-cour est sur pattes en un clin d’œil et se réfugie sur le fumier-Palatin… Un effroyable danger est proche !

De quelle nature ? Nul ne le saurait dire au juste, mais terrible et imminent, car l’instinct ne trompe ni les mères ni les canards…

Est-ce une trombe de sable ? L’éruption soudaine d’un Vésuve inconnu cherchant son Pompéi ? Est-ce plutôt une crue imprévue ?

Une tourmente ? Un cyclone ?… Attila qui a oublié quelque chose et qui revient sans s’être fait annoncer ?… Le péril jaune ?

Ou peut être quelqu’un de ces monstres célèbres dans la légende ? Le dragon de Saint-Georges ?… La bête du Gévaudan ?… La Tarrasque ?…

Il semble tout à coup que le tonnerre approche… C’est un long mugissement… Une aveuglante poussière enfarine bêtes, choses et gens… Les vitres tremblent… la vaisselle cliquette dans les bahuts… Dans les laiteries, les brocs et les mesures en fer blanc tintent… Seigneur ! ayez pitié de nous et de nos poules !… C’est bien un monstre qui se rue… – comment dirais-je ? – dans celle du village, et la traverse, rapide comme l’éclair, avec un long rugissement !… Il passe ! Il est passé !!… Chacun rouvre les yeux, respire et reprend goût à la vie…

Car ce n’est qu’une automobile.

Tantôt le monstre est long, bas sur pattes et d’un rouge éclatant. On dirait une formidable langouste échappée de son court-bouillon et qui, rendue folle par la douleur, se précipiterait les antennes au vent !

Ce crustacé redoutable semble respirer par des branchies de fonte dont on voit très bien les fines lamelles quand il s’arrête un instant.

Il a de gros yeux à fleur de tête, de couleurs différentes, ce qui lui donne ce regard étrange des chiens qui ont un œil véron…

Sa bouche est curieuse ; elle a la complication d’horlogerie des bouches de crabes…

D’autres fois, le monstre est trapu avec un mufle qui flaire l’écrasé.. Il est brun, il est fauve ; c’est le sanglier des grandes routes, qui vous retourne un passant comme un programme politique, d’un coup de son boutoir.

Souvent, le monstre est un véritable instrument de guerre. C’est un torpilleur à roulettes, un cuirassé à pneus, une torpille de grands chemins… Il n’est pas méchant d’ailleurs, mais quand on l’attaque, il se défend et il a ceci de commun avec les boulangers, qu’il aime mieux donner des « pains » qu’en recevoir.

Il arrive au monstre d’être simplement ridicule. Il est quelquefois tout blanc et a l’air, alors, d’une vaste baignoire en ballade, d’un gigantesque saladier échappé de Sèvres ou d’un fromage suisse affolé par le Ranz des vaches…

Comme dans les contes de fées, ces monstres ne cheminent pas seuls. Ils ont, sur leur dos, des fées et des génies étranges qu’ils emportent dans leur vol éperdu.

Ces bizarres créatures ne sauraient être rangées dans les races connues et il n’en est point fait mention dans les œuvres des plus fameux naturalistes ou anthropologistes.

Évidemment, ils procèdent de l’homme pour la forme générale du corps, mais leur face terrifiante, qui tient du faciès noir et grimaçant de certains singes, est dotée de deux énormes yeux ronds, fixes et écartés, comme en ont les chats-huants.

Leur corps est la plupart du temps recouvert d’une peau épaisse et caoutchouteuse ou d’un scalp de pelure fine et soyeuse…

Ces créatures extraordinaires ne paraissent nullement se soucier du danger qu’elles courent à déambuler si vite; secouées, cahotées, blanches de poussière, elles conservent une attitude impassible de sourds, et contemplent les choses et les gens avec leurs gros yeux de papillons de nuit, sans que ceux-ci trahissent jamais une sensation…

Il arrive cependant que le monstre s’arrête blessé, haletant sur le bord de la route, pour un rien du tout détraqué dans son formidable organisme. Alors, les êtres bizarres qui le chevauchent abandonnent sa carapace et, tandis que certains d’entre eux lui travaillent les mâchoires avec des outils de dentiste à sa mesure, les autres, arrachant minutieusement leur masque de monstre, prennent soudain des visages humains et, pour donner tout à fait le change aux curieux accourus et bien leur faire croire qu’ils sont de la même espèce qu’eux, se mettent incontinent à dire du mal de leur prochain…

Miguel Zamacoïs.
Le Gaulois, 9 juin 1901

Un commentaire sur “Le monstre

  1. Gwenael

    J’adore cette chronique ressuscitée de l’époque mécaniste par Gladiator. Où la hauteur du verbe pouvait encore se distinguer du goudron des platitudes contemporaines que la vitesse électronique de la lumière interdit désormais de fondre.

     

     

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