Images non contractuelles

Attention, cet article risque de vous faire mal aux yeux! Il va montrer le décalage existant entre les projets immobiliers et… la réalité. Il faut parfois faire un effort d’imagination car dans le domaine de l’illustration architecturale et immobilière, il est possible d’aller très loin dans la réalisation d’un fantasme urbain.

On voit souvent dans la rue de grands panneaux en 4×3 nous indiquant « ici bientôt » avec une magnifique image de synthèse présentant un non moins magnifique bâtiment, avec inscrit en tous petits caractères « image non contractuelle ».

Mon propos n’est pas ici de discuter l’intérêt architectural, plutôt discutable, de la promotion immobilière en général. L’objectif est de montrer la manière dont l’environnement urbain, et en particulier les espaces publics, sont traités par les dessinateurs-illustrateurs de projets immobiliers.

L’intérêt étant de comparer entre le projet et la réalité, la différence pouvant faire sens, j’ai donc cherché des projets immobiliers terminés afin de pouvoir mettre en vis-à-vis image fantasmée et réalité de l’espace public. Pour ce faire, j’ai pris des projets au hasard en France sur les sites de promotion immobilière et j’ai cherché ensuite leur réalisation effective sur Google Street View.

L’exercice n’est pas facile, car les promoteurs font disparaître assez vite les images de synthèse une fois les projets réalisés. On peut prendre les clients potentiels pour des gogos, mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin non plus. En effet, si les clients constatent un décalage trop important entre projet et réalité, ils pourraient bien prendre conscience que l’on se moque d’eux…

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Avec le premier projet, on découvre un environnement urbain plutôt agréable. L’automobile n’est pas complétement évacuée, il en reste une sur la voirie et en cherchant bien, on en distingue un bout d’autre qui entre dans ce qui ressemble à un parking privé? Par contre, le quartier semble particulièrement piéton, avec près d’une quinzaine de piétons sur l’espace public, dont certains traversent la rue tranquillement, voire même marchent au milieu de la rue! L’endroit est arboré, avec de la végétation sur un terre-plein central, des arbres et même des fleurs au premier plan.

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Dans la réalité, le bilan est légèrement différent: déjà il y a des places de stationnement automobile qui n’étaient pas prévues sur le projet, et surtout elles semblent déjà bien occupées alors que les logements eux ne semblent même pas encore tous occupés. Pour la végétation et les arbres, on repassera… Quant aux piétons, comment dire, c’est plutôt le désert, non?

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Sur le second projet, la voiture se fait encore plus discrète, avec une seule automobile au fond de l’image, pas très loin des arbres. Là encore des piétons qui semblent apprécier toute la qualité urbaine qui se dégage de ce quartier…

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Dans le monde réel, la « qualité urbaine » laisse place à ce qui ressemble à une sorte de terrain vague grillagé. On n’a plus les arbres au fond à gauche, mais on se rattrape sur les voitures qui constituent une file ininterrompue tout au long de la rue. Les piétons ont littéralement disparu de l’espace public, à moins qu’ils aient été transformés en pigeons?

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Sur le troisième projet, il va falloir faire un effort d’imagination encore plus grand. Ici, on est carrément dans la « ville sans voitures ». C’est bien simple, il n’y a plus que des piétons (heureux bien sûr) et des vélos sur ce qui ressemble plus à une petite place urbaine qu’à une rue. Il fait toujours beau dans le quartier et comme c’est une ville sans voitures, on peut traverser la rue sans aucun risque et sans passage piéton bien entendu.

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Je vous avais prévenu, il faut faire un gros effort d’imagination. Google Street View ne permet pas d’obtenir le point de vue présenté sur le projet, tout simplement car la rue est en fait plutôt étroite et ne permet en aucun cas d’obtenir un tel recul face au bâtiment projeté. En fait, il n’y a pas de place, et à moins de détruire les bâtiments situés en face, on est quasi obligé d’avoir ce seul point de vue sur le bâtiment. Point de vue intéressant par ailleurs, qui montre en fait surtout une longue file de voitures en stationnement. Vous savez, les files de voitures que l’on rencontre partout dans toutes les rues de toutes les villes de France…

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Bon, on a gardé le meilleur pour la fin, avec ce splendide quartier particulièrement accueillant. Le coin est très arboré, c’est bien simple on se croirait dans un parc botanique. Il y a bien un bout de voiture qui dépasse à gauche, mais c’est sans doute un automobiliste qui s’est perdu. Pour le reste, c’est surtout un quartier piétonnier ici, mais attention, avec surtout des piétonnes peu vêtues… Là aussi, on traverse la rue tranquillement sans se presser vu qu’il n’y a jamais de voitures dans le coin, et donc pas besoin de passages piétons.

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Et oui, c’est bien le même projet, mais dans la vraie vie… Déjà, on se rend compte qu’en fait les habitants du coin ne sont pas vraiment carfree, car ils ont carrément un parking souterrain qui descend sur la droite. Mais comme le parking souterrain n’est sans doute pas assez grand, il y a même une file complète de stationnement en surface en face. Par contre, on constate la présence, tenez-vous bien, d’une piste cyclable au pied de l’immeuble! En fait, on est sûr que c’est une piste cyclable car elle est déjà squattée par une voiture en stationnement qui gène à la fois les vélos et les piétons éventuels sur le trottoir. Ceci dit, cela ne semble pas bien grave, car à vrai dire il n’y a pas de vélos dans le coin et pas de piétons non plus, et encore moins de piétonnes peu vêtues…

Que conclure de tout ceci? Les promoteurs immobiliers sont des commerçants qui cherchent à vendre un produit, à savoir un logement. Pour vendre au mieux un produit, il faut le mettre en valeur, l’inscrire dans un écrin qui fasse sens, bref raconter une histoire autour de ce produit. Et pour être efficace, cette histoire doit fait appel aux désirs et aux fantasmes des clients potentiels.

Les histoires racontées par les promoteurs immobiliers ont ceci d’intéressant qu’elles évacuent largement la voiture. Dit autrement, l’automobile ne fait pas vraiment partie du fantasme. En fait, on rêve tous plus ou moins d’un quartier tranquille, arboré, sans voitures omniprésentes car on sait, au plus profond de nous-même, que la ville est envahie de voitures polluantes et menaçantes.

Image d’en-tête: http://culturevisuelle.org/viesociale/3760

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

20 commentaires sur “Images non contractuelles

  1. Pédibuspedibus

    « Faire sens » : ah quel leitmotiv entêtant depuis quelques mois, partout chez nos contemporains… ! Déboussolant sans doute doit être le présent pour entendre cette musique à tout bout de champ…

    En tout cas merveilleuse contribution que celle de Marcel aujourd’hui. Il fallait la faire. Un sujet de recherche en jachère qu’il faudrait poursuivre tellement il semble prometteur. L’enjeu ici est autant d’analyser le jeu d’acteurs pour ce qui concerne la création ou la requalification urbaine, avec le rôle de l’architecte, son égo de créatif plus ou moins instrumentalisé par les commanditaires, que de penser la ville possiblement capable de « refondation », au sens étrusque, c’est-à-dire suivant la consultation des augures ( !) : défavorable aujourd’hui, si on se laisse impressionner par la robustesse du consensus scientifique du GIEC. Cette analyse peut se faire au cœur de la micro société des seuls architectes, en particulier ses étudiants et débutants : pour ça il faut aller traîner ses guêtres du côté du site PSS*, qui m’a laissé pas mal d’expériences forumiques cuisantes, sans doute à cause d’une intolérance à la différence d’opinion…

    Ensuite soyons témoin, avec le contributeur, d’un indice de transition idéologique chez les techniciens de la communication, et surtout chez leurs commanditaires – les pros de l’immobilier ou les élus et leur aréopage de techniciens et conseillers ponctuels …– : la symbolique garde encore trace de l’élément automobile. Mais méfions nous des petites quantités, le levain s’en accommode et la boursoufflure automobile reste virulente dans son potentiel…

    Enfin, avant tout, même si c’est en guise de conclusion… : merci à Marcel d’avoir glissé un coin entre la réalité et les représentations en cours de fabrication.

    On aurait pu porter le pet en plein dans le dispositif manipulateur du développement durable standardisé : c’est-à-dire en analysant in situ le phénomène « éco quartier », sur le seul thème des déplacements, soit sur le terrain, soit en version légèrement différée avec des captures de Google Street View. Le résultat est tristement accablant ! La pression automobile et les comportements « inciviques » – qu’on me pardonne l’usage immodéré de la novlangue consensuelle… – sont là pour rappeler le caractère hypocrite de la démarche. Et si on veut parfaire la démonstration on peut fouiller dans sa mémoire immédiate. Je ne peux m’empêcher alors d’évoquer le cas des éco-quartiers en cours de construction, ou fraichement installés, à Bègles, en banlieue bordelaise, chez le « moderne » rhéteur Noël Mamère pour ne pas le citer. Vous pouvez y voir – ce que je jugerais peut être trop hâtivement – des cages à lapins, fabriquées suivant la méthode normée du moment pour obtenir le label de bonne conduite, avec 5 ou 6 niveaux. Elles encadrent un gigantesque silo de stationnement en ouvrage, qui me semble loin du point de saturation, à la seule vue des côtés exposés sur ma trajectoire cycliste. Enfin l’offre de stationnement en surface reste pléthorique et les pratiques des automobilistes ne prouvent en rien une transition idéologique…

    * http://www.pss-archi.eu/forum/

  2. Flipper07

    J’aime beaucoup la conclusion. C’est une reflexion que je me suis deja souvent faite.

    C’est assez marquant lors des journees sans voitures, ou on voit les gens se reapproprier l’espace public pour marcher, rouler en velo, … et prendre du plaisir a le faire. Meme chose pendant les temps libres, les gens vont se ballader en foret ou dans des parcs sans voitures polluantes.
    Je suis donc convaincu que les gens, au fond d’eux-memes, aimeraient qu’il y ait moins de voiture pour avoir un meilleur environnement de vie, mais ne peuvent pas pour autant l’envisager, parce qu’ils ne savent pas comment ils pourraient se passer eux-memes de cette voiture.

    C’est pourquoi, je pense qu’il faut que les dirigeants aient un peu de courage politique, pour se lancer dans des reformes drastiques sur l’utilisation et la place de la voiture. Ces reformes seront dans un 1er temps evidemment impopulaires, mais dans un 2eme temps, les gens voyant le benefice qu’ils peuvent en retirer, ces reformes seront devenues tres populaires…

  3. Alain

    Cet article est pile poil ce que je disais à ma femme il y a quelques années:
    Je lui avait fait remarqué que les affiches des promoteurs ne montraient jamais de voitures, beaucoup de vélos, pas mal de piétons, la météo était tjs ciel bleu.
    Jamais la réalité.

    Dans ma ville, j’ai même vu un projet immobilier soutenue par la mairie. L’eau est à fleur de terrain. Ils ont creusé les fondations avec des pompes qui tournaient en permanence. Mais au mois d’Aout, ils sont partis en vacances en coupant les pompes. L’eau a repris ses droits. On avait l’impression de voir une piscine. Maintenant, c’est fini de construire. Et la mairie n’arrête pas de dire qu’il faut construire en zone inondable et qu’il faut développer le principe de résilience. La ville? Saint Pierre Des Corps.

  4. Vincent

    > La ville? Saint Pierre Des Corps.

    Faut faire comme à Venise, construire sur pilotis et se déplacer en vaporetto.

    Ça va attirer un max de touristes.

  5. Sylvain

     » Google Street View ne permet pas d’obtenir le point de vue présenté sur le projet, tout simplement car la rue est en fait plutôt étroite et ne permet en aucun cas d’obtenir un tel recul face au bâtiment projeté.  »

    => Google street view existe depuis quelques années mais c’est grace à des voitures (polluantes, forcément) qui ont pris toutes ces images en circulant dans ces rues, pourquoi ne pas avoir utilisé des clichés autres que les leurs ? utiliser les images street view (je pousserais meme a dire utiliser leur service tout court) c’est faire de la publicité pour eux et encourager d’avantage l’utilisation de voitures pour photographier des rues et ça je boycotte personnellement. a quand un street view des rues realisé a velo ?

  6. Zeed

    > Faut faire comme à Venise?

    Ne nous inquiétons pas pour ça c’est pour bientôt;lorsque l’industrie pétrolière ( donc de cette saloperie de bagnole ),aura achevé de faire fondre les calottes glaciaires…

    Quant aux stations balnéaires de nos littoraux,ce sera en sous-marin….

  7. LomoberetLomoberet

    ## pedibus ##
    Encore une de ces vilaines crampes du doigt ?
    Je pourrais te conseiller le citrate de magnésium et le gluconate de lithium !

  8. Legeographe

    J’avais déjà noté l’aspect idyllique et mensonger, sur la verdure, le piétonnisme et la voiture, mais je n’avais jamais comparé sur internet. Très bien démontré !

    @ Sylvain :
    Cela n’empêche pas moins le boycott, mais Google filme nos rues aussi à vélo, quand c’est nécessaire…
    http://www.maxisciences.com/google-street-view/un-velo-google-pour-etendre-la-portee-du-service-street-view-decouvrez-les-images_art2065.html
    http://www.nextinpact.com/archive/62300-google-street-view-chenonceaux-trike-maps.htm

  9. Vincent

    Zeed > Ne nous inquiétons pas pour ça c’est pour bientôt;lorsque l’industrie pétrolière ( donc de cette saloperie de bagnole ),aura achevé de faire fondre les calottes glaciaires…

    Pétrolière et… charbonnière, puisque 40% de l’électricité mondiale est produite avec des centrales au charbon (près de 50% en Allemagne et aux USA).

  10. Alex

    J’ai commencé ce genre de comparaison dans ma ville en collectionnant il y a quelques années des plaquettes de présentation de projets immobiliers en pensant revenir prendre en photo le résultat.

    Ce que je trouve frappant, c’est qu’on voit toujours une voiture ou un bout de voiture sur les photos. Le message est clair : mon cher client, tu ne seras pas embêté par la voiture des autres mais tu pourras bien-sûr garer ta propre voiture en bas de chez toi.

    Mince ! Tous tes voisins font pareil ! Pas de chance.

    Je vais aller voir le résultat de ces projets pour les photographier.

  11. Pédibuspedibus

    Oui Alex, le hasard des choses sans doute, mais ton commentaire me donne une idée, soudainement.

    Google Earth conserve de vieilles photos aériennes et des clichés satellites de différentes époques. Ces derniers m’ont servi il y a deux ans pour un travail sur le stationnement auto à Bordeaux, pour détecter une éventuelle évolution des pratiques sur 10 ou 15 ans (je n’ai pas pu démontrer grand chose en la matière… voir en lien des photos aériennes de l’intercommunalité bordelaise : http://pdf.lu/na6J).

    Comment donc retrouver des photos de l’espace public sur un pas de temps de plusieurs dizaines d’années, sans passer sa vie comme un exégète moderne, à consulter des tonnes de sources documentaires papier, ou risquer l’épilepsie en consultant 3 sites web par seconde…?

    Il me semble qu’une bonne technique d’acquisition des infos nécessaires nous ferait apparaître le démarrage progressif et l’installation dans le temps de certains comportements – dangereux et /ou inciviles – chez nos « amis automobilistes », pour le stationnement en particulier…

  12. kerloen

    raison numéro un exprimée pour justifier la non utilisation du vélo, la peur de la bagnole, la solution, utiliser une bagnole… civilisation schizophrène.

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