L’Atome tricolore terrorise l’Europe

Il n’y a plus de capitaine pour piloter le bateau France à la dérive. Et, mauvaise surprise, ceux que l’on regardait encore comme de risibles potiches politiques subalternes sont devenus les garde-chiourmes de la galère. Au poste de contrôle du navire ils s’activent comme des forcenés. Tel est, en image maritime, le tableau possible pour décrire le deux poids deux mesures de la nouvelle politique gouvernementale: état d’urgence férocement répressif contre les activistes écologistes d’un côté, atermoiement permanent dans l’indécision face à la Bérézina nucléaire française de l’autre. « Société nucléaire, société policière » disait un vieux mot d’ordre scandé dans les manifestations en Alsace contre Fessenheim… Nous y sommes… Et chaque jour se confirme partout en France, la pertinence politique de cette sombre association des origines.

« Mayday, mayday, mayday »

Le bateau n’est plus manœuvrable, en déshérence, livré à lui-même, il continue par inertie sur son erre. L’appel de détresse s’impose.

L’état de délabrement du parc atomique désespère l’ASN. Le gendarme du nucléaire estime ne plus avoir les moyens humains et financiers de sa mission, même si l’on sait désormais qu’elle ne relève que du rituel conjuratoire face au risque croissant de catastrophe nucléaire.

La stratégie du passage en force continue à Flamanville. Après le béton mal ferraillé de Bouygues, arrive le fameux couvercle de la cuve; défectueux et non-conforme, il est malgré tout monté, disqualifiant de fait la dite « Autorité de Sûreté Nucléaire. »

Les réacteurs frontaliers vieillissant inquiètent au plus au point les pays voisins. L’aveuglement nucléaire français, persistant 5 ans après Fukushima, fait de plus en plus peur en Europe. On s’enlise dans l’indécision, aucun changement de cap n’est perceptible, voire pire. Dans un quasi-unanimisme parlementaire lors de la loi sur la transition énergétique et la croissance verte, le nucléaire a été sanctuarisé dans le bouquet énergétique français.

Pendant que les ministères se prosternent devant les nucléocrates et font mine de prendre des décisions politiques déjà prises en prolongeant à 50 ans la durée d’activité des réacteurs ou signant des chèques en blanc pour des montants astronomiques économiquement invraisemblables, l’Allemagne, la quatrième puissance économique mondiale, réitère, comme une organisation anti-nucléaire, ses demandes de fermeture de Fessenheim (1).

Tout aussi préoccupés par l’immobilisme hexagonal et le marasme dans l’indécision, les banquiers suisses montent au créneau par la voix de leur confédération. La ville et le canton de Genève, métropole politique et d’affaire d’envergure internationale, menée par une Corine Lepage, avocate et figure antinucléaire française, lancent une procédure juridique par une plainte « contre X » pour « mise en danger délibérée de la vie d’autrui » contre la Centrale de Bugey dans l’Ain à un jet d’atome du Lac Léman (2). En l’occurrence la formule « contre X » est doublement bienvenue puisque la classe politique française brille par son absence et que c’est l’X-Mines qui vomit les nucléocrates…

En ce début de mois de mars 2016, à la veille du 5e anniversaire de Fukushima, le spectre de la catastrophe nucléaire hante l’Europe. L’atome tricolore terrorise de plus en plus de monde et désormais bien au-delà des groupes écolos. Les milieux d’affaires se sentent à leur tour concernés.

Mille milliards d’euros pour ne pas sortir aujourd’hui du nucléaire

Le spectacle de la gestion de la catastrophe de Fukushima est suffisamment pitoyable pour mettre un terme à toute discussion sur la nécessité d’une sortie rapide du nucléaire.

Il faut se rendre à l’évidence, la « sûreté nucléaire » n’est plus assurée. Les milieux anti-nucléaires dénoncent depuis les origines l’imposture d’une énergie abondante et pas chère par l’atome. Les milieux d’affaires le découvrent à leur tour aujourd’hui et lancent l’offensive.

Après l’événement copernicien de Fukushima, cette formule purement rhétorique de « sûreté nucléaire » est désormais à ranger dans la longue liste des oxymores marketing et techniques, inventés depuis la catastrophe de Tchernobyl pour réanimer l’atome tricolore: « énergie propre, » « énergie recyclable, » « énergie carbone free, » « gestion des déchets radioactifs, » « gestion d’une catastrophe nucléaire. » Les chiffres à eux seuls définissent l’hypertélie et l’impasse évolutive: 100 milliards d’euros minimum le « Grand Carénage » de prolongation des réacteurs, l’EPR toujours inconstructible dépasse désormais les 10 milliards d’euros, le projet Cigéo vient d’atteindre les 30 milliards d’euros et dépassera à terme les 60 milliards.

La gestion d’une catastrophe, évaluée à la louche par un technocrate au moment de Fukushima, dépasse les 500 milliards d’euros… La déconstruction des installations nucléaires laissées en héritage aux générations futures se chiffre aussi en centaines de milliards d’euros. L’addition des indécisions approche les milles milliards euros.

On le sait pourtant encore mieux depuis Fukushima: « la sortie du nucléaire c’est aujourd’hui ou jamais. » (3) Comme au Japon et à Tchernobyl, une catastrophe en France ou en Belgique, c’est le nucléaire à jamais pour l’Europe occidentale ou la perpétuité atomique pour le noyau historique du capitalisme. L’atome tricolore plombe l’Europe au Plutonium. Confinés dans leurs chaudières neutroniques, les nucléocrates sont tout simplement incapables de voir le danger qu’ils représentent.

Par l’arbitraire, les brutalités policières et le double déni de réalité et de démocratie, l’État Français a pu laminer pendant un demi-siècle les milieux anti-nucléaires… Cet écrasement facile révèle aujourd’hui sa limite absurde, la solitude du vainqueur dans l’incompréhension générale bien au-delà des frontières hexagonales.

Aujourd’hui, mis au pied du mur par l’expression ouverte des craintes européennes, le gouvernement de l’état d’urgence et de l’indécision atomique joue la montre. Par une voix inhabituelle, celle de la ministre du logement, Emmanuelle Cosse, la figure carminative d’EELV, il tente de renouer le dialogue en réaffirmant la vieille promesse du candidat Hollande en campagne: « fin 2016. » C’est-à-dire pas avant… donc après la fin du mandat. On est encore dans l’indécision pour les prolongations car avec cette haute précision reste à situer quand commence le début de la fin dernière, la réelle sortie du nucléaire?

Fessenheim avait été lâché en promesse électorale pour faire durer le nucléaire dans sa globalité en espérant qu’en 2016 ou 2017 l’EPR de Flamanville rayonnerait de ses 1600 Mégawatts de puissance nominale. C’est loin d’être le cas, le bijou technologique pointe plutôt dans le registre du gouffre financier et plombe l’atome au Plutonium…

De la sidération de Tchernobyl à la politique de l’indécision politique

Dans l’histoire du nucléaire français, l’habitude a été prise de décrire le déni de démocratie et l’hermétisme du pouvoir avec la formule laconique: « il y a un État dans l’État, » un noyau nucléaire dans un décorum médiatico-parlementaire bruyant et agité qui ne décide rien.

Cependant, cela n’a pas toujours été le cas et deux périodes peuvent être décrites. Aux origines de l’atome en France, la classe politique avec pour figure de proue le Général de Gaule, avide de pouvoir technologique et de rayonnement international, menait le jeu en tête.

Le projet nucléaire était politico-militaire, les cerveaux scientifiques et polytechniciens étaient aux ordres et, abondamment biberonnés, avançaient disciplinés à marche forcée. Ce rapport hiérarchique a bizarrement évolué avec la reconversion civile de l’atome et le début de la Bérézina nucléaire.

Par une sorte de réflexe de défense et de survie, l’onde de choc de Tchernobyl a sanctuarisé le nucléaire en France. Loin de toute fission ou fracture politique en son sein, la classe dirigeante a resserré les rangs autour du fleuron fané et fusionné avec le noyau atomique.

Après Tchernobyl, elle se retrouve unanimement à la botte de l’atome. Avant cette date, les illusions étaient grandes, le projet nucléaire en devenir était porté d’une main de fer policière par l’élite (politique) dirigeante. Tout change dans l’ordre hiérarchique pour que rien ne change à la date de la catastrophe ukrainienne. Au moment où des décisions politiques importantes sont à prendre c’est le déni de réalité et la démission politique par la soumission qui dominent. L’allégeance à l’atome est désormais sans faille.

Cette servitude volontaire peut recevoir une explication anthropologique en référence à Jacques Ellul et ses analyses sur « Le système technicien. » Dans son livre, il fait remarquer que cette nouvelle réalité évolue à sens unique et de manière autonome vers sa croissance envahissante permanente sans feedback régulateur. Dépourvu de rétrocontrôle, englobant et soumettant les hommes dans ses mécanismes il devient dévastateur pour les milieux environnants.

La sidération politique, la servilité volontaire et le suivisme dans l’indécision devant le système technicien manifestement dévastateur peuvent aussi être exprimés par la formule massue « Too big to fail. » Ainsi, on se retrouve sous la tyrannie d’une sorte de TINA technique, there is no alternative forever

Plus spectaculaire que le nucléaire dans le registre de la croissance sans feedback du système technicien et de son expansion destructrice de l’espace vital jusqu’à l’asphyxie avec la complicité des élites dirigeantes unanimes à travers le monde, on peut citer l’invasion automobile.

Partie de quelques exemplaires toussotant et branlant en 1900, la voiture a dépassé le milliard un siècle plus tard. A ce stade, la masse automobile et son énergie grise emmagasinée surpasse celle de l’humanité. Durant toute cette histoire, les cris d’alarmes face au désastre environnemental et sanitaire se sont multipliés… en vain (5).

Pour le nucléaire, comme pour l’industrie automobile, l’appareil d’État s’est retrouvé satellisé voire phagocyté dans ce processus de montée en puissance du système technicien tentaculaire. La seule chance d’éviter le pire ne peut venir que de l’extérieur. Elle a été quasiment anéantie dans l’Hexagone. Mouvement antinucléaire marginalisé, laminé et sans voix au chapitre par tant d’années d’arbitraire, démission-soumission durable de la classe dirigeante en France, l’extérieur se situe désormais hors des frontières.

Aujourd’hui ou Jamais

Pourtant, tout est encore possible par le courage politique. Le feu nucléaire a été allumé dans l’immédiate après guerre par la strate politico-militaire de l’appareil d’État. Un retour du primat du politique sur la technique s’impose face aux craintes officielles exprimées dans les pays limitrophes. Et c’est possible. Il faut rappeler ici qu’il y a eu un précédent notable du retour à la prise de décision politique survenu au début de la Bérézina Nucléaire. Même si elle fut motivée pour continuer la mésaventure atomique, il faut citer l’arrête de rigueur de Superphénix à Creys-Malville.

La caste des nucléocrates embourbée dans l’impasse évolutive des « neutrons rapides » était tout simplement devenue incapable de mesurer son fiasco technologique et d’arrêter la manip. Dans un long article de La Recherche, « Surgénérateur à la dérive, » Martine Barrère, journaliste de formation scientifique, a très précisément décrit en temps réel l’état de sidération catatonique des nucléocrates confrontés à un problème technique (6). Il fallut trancher dans le vif par une décision politique…

Pour sauver la face et les meubles de l’atome tricolore, on présenta cette décision pragmatique comme « politique » au sens politicien. On raconta que le gouvernement qui objectivement sauvait les atomistes en échec dans une mauvais passe dont ils ne pouvaient se tirer seuls voulait faire une offrande aux « écolos. » L’arrêt nécessaire de Superphénix fut présenté comme un cadeau de Jospin à Voynet. Mais déjà à cette époque, dans la dernière décennie du 20e siècle, on avait le même scénario européen, les neutrons rapides de l’atome tricolore commençaient à inquiéter les pays limitrophes. Ce fut la Suisse qui lança l’attaque décisive.

Aujourd’hui, le spectacle politique est des plus pitoyables. La poupée monster high perchée au ministère de la « croissance verte » nous apprend bêtement que « pour fermer deux réacteurs comme ceux de Fessenheim, il ne suffit par de tourner un bouton (7). » En nous basant sur l’expérience récente, nous pouvons dire de manière plus sérieuse et objective, qu’il y a deux manières d’arrêter rapidement 58 réacteurs: par une décision politique après une catastrophe nucléaire comme au Japon ou avant la perpétuité atomique et toujours de la même façon… par une décision politique, comme en Allemagne.

Répétons-le, « la sortie du nucléaire, c’est aujourd’hui ou jamais. »

Mars 2016, Par Jean-Marc Sérékian, auteur de « Radieuse Bérézina » « lumière crépusculaire sur l’industrie nucléaire » Edition Golias 2015

(1) LE MONDE | 05.03.2016 | Par Pierre Le Hir L’Allemagne demande l’arrêt de Fessenheim
(2) Le Monde.fr | 03.03.2016 | Par Pierre Le Hir « Les centrales nucléaires françaises inquiètent les pays frontaliers »
(3) Jean-Marc Sérékian « Radieuse Bérézina, Lumière crépusculaire sur l’industrie nucléaire » Editions Golias 2015
(4) Le Monde.fr avec AFP | 06.03.2016 | Emmanuelle Cosse : « Fessenheim fermera d’ici la fin 2016 »
(5) Écraseur ! Les méfaits de l’automobile. Anthologie, Ed. Pas de Côté 2015.
(6) La Recherche n° 203 octobre 1988, « Surgénérateur à la dérive » Martine Barrère.
(7) voir note 4

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

2 commentaires sur “L’Atome tricolore terrorise l’Europe

  1. Boris DBoris D

     
    Comme la « propagande » qui accompagne cette absence d’alternative finit par se voir (http://www.franceinfo.fr/actu/justice/article/edf-epingle-par-le-jury-de-deontologie-de-la-publicite-757001) et que les outils d’endormissemnt de l’attention des consommateurs tombent un à un – le dernier étant la « dissimulation » (Luxleaks, Panama papers…) – il n’y a plus qu’une alternative : la « falsification » (http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/05/03/nucleaire-areva-n-exclut-pas-des-falsifications-sur-son-site-du-creusot_4912560_3234.html).
    On s’était interdit d’y recourir jusqu’à maintenant par je ne sais quelle reste de sens moral archaïque !
    Il y a quoi après la falsification ?

  2. Pédibusnaturenville

    Qu’on imagine un peu si on avait un bon vieux relargage de radionucléides par l’un de nos gros bidons de centrales nucléaires bientôt hors d’âge :

    giga catastrophe médiatique qui foutrait en l’air du jour au lendemain le made in France industriel!

    mais aussi les exports de produits agroalimentaires…

    et surtout un tarissement subit du flux de touristes…

    Tout ça pour un seul secteur industriel, l’électronucléaire, sensé au départ nous épargner des importations d’hydrocarbures…

    Pauvre calcul, qui même en absence de bavure fukuchimique se révélera bien en dessous de ce que coûtera finalement la filière.

    C’est une bonne vieille tradition qui nous vient des grands despotes et de leurs commis de l’époque: en attendant  ça nous a bridé le petit entrepreneuriat qui aurait très bien pu nous éviter toutes ces casseroles coûteuses :

    on peut appeler ça le colbertisme high-tech, sauf que maintenant c’est plutôt à ranger dans la catégorie low- tech et high-cost…

    Pensons aux résultats en termes d’éolien, solaire, biomasse, cogénération diverse et production locale, non dissipée par effet joule dans le transport, si toutes les centaines de milliards d’€ avaient été versées au profit d’autres filières, généreuses en emplois et non en « chair à rem »…

    Même topo pour le TGV, les incinérateurs d’ordures ménagères, ces derniers véritables trous noirs empêchant de prospérer la filière du recyclage, et pire encore producteurs de poussières bourrées de dioxines et myriades de sous produits, tellement sympa qu’elles ont droit à des conditions de stockage dignes des déchets nucléaires à durée de vie longue…

    Décidément cette belle époque pue l’avant perestroïka,  sauf qu’il nous manque un Gorbatchev…

    Bon dieu qui donc aurait dit, à une certaine époque, que la France était une petite URSS qui avait réussi…?

    Bon trêve de conneries… à propos de bidon je vais encore une fois rendre hommage à Cabu et son adjudant crotte-en bourg en m’en vidant un… Mais sans la marseillaise, foutre non alors.

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