Voiture servicielle, consommation ostentatoire et distinction provocante

On parle de plus en plus aujourd’hui de la fin de la voiture individuelle, c’est-à-dire en fait de la fin de l’automobile en tant qu’objet de possession au profit d’une « voiture servicielle », qu’elle soit en autopartage ou en libre-service. Cette théorie est conduite par un ensemble d’acteurs (groupes de veille technologique, associations ou entreprises d’autopartage, etc.) qui souhaitent promouvoir un autre usage de l’automobile.

L’autopartage (carsharing en anglais) ou les nouvelles solutions de voitures en libre service qui tentent de se développer (citons Autolib’ à Paris sur le modèle du Vélib’) sont présentées comme des solutions écologiques « raisonnables ». En gros, il s’agit de s’attaquer à l’hérésie de la consommation individuelle de l’automobile (en moyenne dans les agglomérations françaises, le taux d’occupation de l’automobile est de 1,2 personne par voiture) en fournissant aux gens une voiture en libre-service, le plus souvent sur réservation ou parfois même à la volée dans les solutions les plus avancées.

Déjà, on voit assez mal comment le taux d’occupation des voitures va augmenter, car il ne s’agit pas ici de covoiturage. Un possesseur d’automobile seul dans sa voiture restera seul dans sa voiture même si c’est pour opter pour une solution d’autopartage… Car le partage doit s’entendre ici comme la location d’une voiture et non pas comme le fait de partager une voiture à plusieurs.

Certains partisans de cette voiture servicielle nous accusent même au passage d’être des « anti-voitures caricaturaux », car eux ont une vision « raisonnable » de l’automobile: « La voiture sera là de toute façon demain et massivement, et gageons que le prochain Mondial de l’Automobile sera aussi celui des solutions servicielles pour les automobilistes. » (Source: Groupe Chronos)

Rappelons que le parc automobile mondial est déjà composé de près d’un milliard de voitures. Est-ce « raisonnable » de penser que la voiture doit encore se développer massivement ? Où est la raison et où est la caricature?

La caricature semble plutôt du côté de ces organismes de veille et de conseil stratégique, tel l’Institut pour la Ville en Mouvement,  financé par Peugeot PSA, ou le Groupe Chronos, dont certains de ses membres sont Renault, JC Decaux, Vinci Park, PSA Peugeot Citroën, etc.

Ces organismes portent les habits du développement durable et ont le cynisme de chercher à promouvoir des solutions sensées résoudre les problèmes actuels posés par l’automobile, en prônant l’usage et le développement de l’automobile!

Cependant, soyons clair et  non-caricatural: l’autopartage n’est pas forcément en soi une mauvaise chose et peut même dans certains cas être une solution intéressante. On pense ici aux nombreux exemples (il est vrai à l’étranger) de quartiers sans voitures qui gèrent, en général de manière associative, une centrale d’autopartage qui met à disposition des habitants une poignée de voitures.

Alors oui, dans ces cas précis, un service d’autopartage se justifie pour les familles qui ont exceptionnellement besoin d’une voiture.  Mais ce que veulent nous vendre ces organismes n’a rien à voir avec cela:  leur projet consiste à passer d’une société de la voiture individuelle à une société servicielle où on pourrait trouver en location des voitures comme on achète son pain, à chaque coin de rue.

Leur projet est également un projet techniciste qui repose sur l’utilisation immodérée de la technologie (bluetooth, GPS, portable, RFID, etc.), comme outil de mise à disposition de l’automobile (savoir en temps réel où trouver une voiture libre à partir de son téléphone portable par exemple). On est typiquement dans ce qu’Hervé Kempf appelle « l’oligarchie capitaliste », cette nomenklatura des riches qui pense que la technologie va sauver la planète des maux causés par… la technologie!

En fait pas exactement, ce n’est pas la technologie qui est réellement responsable de la destruction de la planète mais, comme Hervé Kempf le dit lui-même, ce sont « les riches qui détruisent la planète« . Vous me direz, quel est le rapport entre le développement de l’automobile servicielle et le fait que les riches détruisent la planète?

Un rapport simple, basé sur un constat sans équivoque, qui anéantit tous les fondements intellectuels, pour ne pas dire idéologiques, de cette voiture servicielle théorisée par les tenants du jusqu’auboutisme automobile.

Dans l’ouvrage d’Hervé Kempf, on découvre en fait la pensée économique d’un certain Thorstein Veblen, qui a écrit la « Théorie de la classe de loisir » en 1899. Pour Veblen, l’économie est dominée par un principe: « la tendance à rivaliser, à se comparer à autrui pour le rabaisser ». La possession de richesses matérielles (en particulier les voitures) est le véritable moyen de différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un besoin matériel , mais d’assurer au travers d’une « consommation ostentatoire » une « distinction provocante ».

Et dans ce paradigme, l’ensemble de la société de consommation est menée par les classes supérieures de la société qui définissent le mode de vie de leur époque. Ces classes supérieures (hyper-riches, oligarchie capitaliste) imposent un mode de consommation aux classes moyennes puis aux pauvres et aux démunis. Il s’agit d’une rivalité insatiable qui pousse les classes supérieures dans l’escalade de la consommation à outrance et dans la possession de biens matériels afin de se distinguer des classes inférieures. Ces mêmes classes inférieures feront ensuite tout (y compris en s’endettant si nécessaire) pour copier le mode de vie des classes supérieures.

Quelle conclusion tirer de cette analyse du point de vue de l’automobile servicielle? Que tout au plus cette économie servicielle ne sera qu’une économie de niche, destinée aux classes moyennes supérieures, celles qui sont directement au service des riches. Et encore, la voiture servicielle ne sera jamais plus qu’une relégation dans le champ de la distinction sociale… Les riches et les hyper-riches ne s’intéresseront quant à eux jamais à une voiture en libre service, même si elle accessible uniquement avec un téléphone portable ou un PDA.

Or, comment convaincre la majorité des gens d’abandonner leur voiture pour utiliser une voiture en libre-service ou en autopartage si les plus riches maintiennent une consommation à outrance non pas basée sur des besoins, mais sur la nécessité d’affirmer leur différence? Qui acceptera d’abandonner le statut social procuré par une grosse voiture si les plus riches collectionnent les voitures et roulent en 4×4 ou en Hummer?

Dans ce contexte, la voiture servicielle est condamnée à l’échec, simple réceptacle des bonnes intentions affichées par les constructeurs et propagées par les penseurs de l’oligarchie capitaliste. Et pourtant, elle aurait pu être une solution intéressante, mais sous une condition impérative: rendre la possession individuelle d’une automobile illégale. Si la société dans son ensemble interdisait l’automobile individuelle, les solutions d’autopartage, de covoiturage, d’auto en libre service prendraient alors tout leur sens.

Et surtout, toutes ces solutions ne répondent pas à la véritable question, à savoir la nécessité de changer de paradigme en passant d’une société de consommation à outrance qui produit pollution, prédation et destruction à une société de sobriété et de décroissance.

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

Un commentaire sur “Voiture servicielle, consommation ostentatoire et distinction provocante

  1. CarFree

    Où en est la « voiture servicielle » 4 ans après? Ce devait être la révolution de la mobilité, tout le monde allait vendre sa voiture pour louer des voitures…

    Si vous voulez rire un coup, allez voir cet article de Rue89, avec une interview de Bruno Marzloff, fondateur du groupe Chronos et « pape de la voiture servicielle ».

    http://www.rue89.com/2012/09/30/mondial-de-lauto-pourquoi-la-voiture-telle-quon-la-connait-va-disparaitre-235729

    Le journaliste lui demande: « Il y a quatre ans, à l’occasion du premier Mondial de l’Auto de la crise des subprimes, vous nous annonciez « une vraie révolution » : le passage de la voiture-objet à la voiture-service. Que s’est-il passé entretemps ? »

    La réponse du « spécialiste » Bruno Marzloff vaut son pesant de cacahouètes: « Entre temps, j’ai abandonné ma voiture et je suis passé sur un contrat de service. »

    MDR… La « révolution » de la voiture servicielle est passée…

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