Zone rance automobile

Ou comment la France est en train de devenir un pays du Tiers-Monde.

Depuis maintenant plusieurs années, les ventes de voitures baissent dans les pays occidentaux et augmentent dans les pays du Sud. La raison? Dans les pays occidentaux, le taux de motorisation est déjà particulièrement élevé, avec la crise les gens ont de moins en moins d’argent et les comportements évoluent (prise de conscience écologique, attrait des jeunes pour d’autres valeurs que celles de l’automobile). Dans les pays du Sud, le taux de motorisation est encore très bas et on constate l’émergence d’une classe moyenne qui veut accéder à la civilisation de la voiture. Résultat, à l’échelle mondiale, les ventes de voitures continuent d’augmenter, mais plus au même endroit qu’il y a 20 ou 30 ans.

C’est ce que les constructeurs de voitures appellent « la crise automobile »: historiquement, leurs usines étaient situées majoritairement dans les pays occidentaux, ce qui est normal quand on vend massivement ses voitures dans ces pays. Sauf qu’aujourd’hui, les usines occidentales sont en surcapacité systémique, c’est-à-dire qu’elles produisent largement plus de voitures que les marchés locaux ne peuvent en absorber.

La solution logique serait d’exporter, ce qui se fait déjà dans une certaine mesure. Mais ce n’est pas la solution à long terme pour une industrie qui doit veiller aux profits de ses actionnaires. Pourquoi? Parce qu’une voiture produite en France coûtera toujours trop cher si le but est de la vendre à un Chinois ou un Indien. Car, quand on parle d’émergence de la classe moyenne en Chine ou en Inde par exemple, on parle de gens qui gagnent quelques centaines d’euros par mois tout au plus. Comment voulez-vous vendre à des Chinois ou des Indiens des voitures produites par des ouvriers français qui gagnent près de 1500 euros/mois? D’autant plus qu’il faut prendre en compte le coût du transport d’un bout à l’autre de la planète…

Le concept est trop dur à comprendre? Laissez le PDG texan de Titan vous l’expliquer de manière plus claire: « Comment voulez-vous faire du fric avec des ouvriers français, syndicalistes rouges, bolchéviques et fainéants qui travaillent 3 heures par jour pour un salaire de ministre pakistanais? »

Donc, la solution est relativement simple, il faut juste délocaliser au maximum la production dans les pays qu’on appelle « à bas coût de main d’œuvre », c’est-à-dire les pays où un ouvrier travaille 10 ou 12 heures par jour pour 1 ou 2 euros de l’heure. C’est même tellement simple que les constructeurs automobile français Renault et Peugeot le font désormais depuis de nombreuses années. Aujourd’hui, ils produisent déjà plus de voitures à l’étranger qu’en France et ce n’est pas fini…

Et les délocalisations permettent non seulement de produire à faible coût pour vendre dans les pays du Sud, mais les constructeurs se sont aussi rendu compte que c’était plus profitable de produire à l’étranger même pour vendre en France! Même en comptant le coût du transport depuis l’Asie ou l’Europe de l’Est, une bagnole fabriquée à l’autre bout du monde reviendra toujours moins chère qu’une bagnole produite en France et vendue à un Français.

En fait, ça s’appelle la mondialisation et c’est un médicament (en suppos)  inventé par les gouvernements pour soigner des peuples trop pressurés par les actionnaires. L’exploitation n’est supportable que si elle parée du langage de la modernité: globalisation, mondialisme, déréglementation, désintermédiation, dumping social, etc.

Le seul problème, c’est de ne pas dépasser une limite symbolique, du genre un constructeur dit « français » comme Renault qui produirait uniquement des voitures à l’étranger. La ficelle serait un peu grosse à avaler. C’est pourquoi, dans le joli monde de la mondialisation automobile, vous pouvez produire 70, 80 ou même 90% de vos bagnoles à l’étranger si vous gardez quand même quelques usines en France histoire de donner le change au gouvernement et de ne pas trop dégrader votre image sociale auprès du grand public…

De toute manière, il s’agit au bout du compte d’usines d’assemblage de pièces détachées produites à l’autre bout du monde, dans des conditions sociales et environnementales déplorables et transportées sur des porte-conteneurs gigantesques qui sillonnent la planète.

Mais même là, cela représente aux yeux des actionnaires une atteinte intolérable à leur droit inaliénable de se goinfrer. En effet, même symbolique, la production de voitures en France représente un coût inacceptable pour les constructeurs. Le cerveau d’un actionnaire moyen est peut-être de type reptilien, il n’en demeure pas moins qu’il comprend vite qu’il est plus intéressant de payer des ouvriers à un euro de l’heure plutôt qu’à 10!

Vous l’avez compris, le gros problème en France, ce sont les charges et les salaires. Car figurez-vous que les pays occidentaux ont eu l’outrecuidance de mettre en place des régimes qui tentent de protéger un tant soit peu les droits des salariés ou l’environnement. Et tout ceci coûte de l’argent…

Alors bien sûr, il faut en permanence mettre sur la table les « problèmes de compétitivité de la France », financer largement le Medef et les Médias pour qu’ils proposent de gentilles « solutions alternatives » comme la baisse des charges et la fin des taxes, mais cela ne suffit pas. Ce sont des solutions de long terme, gentiment appliquées par les gouvernements de droite comme de gauche, mais qui ne répondent pas à l’urgence à laquelle sont confrontés les actionnaires: « comment produire en France des voitures au coût de production des pays du Tiers-Monde? »

Il y a bien une solution, ce serait de transformer la France en pays du Tiers-Monde. A vrai dire, cette solution a été choisie depuis longtemps par les actionnaires qui nous gouvernent, mais cela prend du temps. On ne passe pas du rang de quatrième économie mondiale à celui de 180 ou 181ème en deux ou trois ans. On est sur la bonne voie mais il faudra encore au moins une génération avant que les salariés français acceptent de travailler pour un euro de l’heure.

En attendant, certains ont eu une idée lumineuse: et si on créait des zones rances franches autour des usines automobile de Renault et Peugeot? L’idée, c’est de créer des zones spéciales, à fiscalité et charges très réduites, autour des usines françaises de la filière automobile, celles de Renault ou de PSA, mais aussi des équipementiers. Bien entendu, c’est le journal Les Echos qui nous fait part de ce magnifique projet.

Et le plus drôle, c’est que le projet est présenté comme un projet « issu des syndicats », en l’occurrence de CFE-CGC (le syndicat des cadres) et FO (la parodie de syndicat). Leur projet consiste donc à créer des zones détaxées et défiscalisées pour que les constructeurs de voitures puissent continuer à en fabriquer en France… pour pouvoir les exporter à l’étranger. En gros, ils se proposent d’arrêter de payer des taxes et des impôts en France pour financer leurs projets d’exportation de bagnoles aux quatre coins de la planète.

Et tenez-vous bien, ils ont présenté très officiellement leur idée au gouvernement ou à ce qui en tient lieu, à savoir Arnaud Montebourg, qui « l’a jugée très intéressante ». Incroyable, deux ou trois gus arrivent au ministère avec un projet consistant à supprimer les taxes et les impôts et le ministre trouve cela « très intéressant »… Personnellement, je vais de ce pas envoyer au gouvernement un projet de zone franche autour de ma maison afin de financer la relance productive de mon pouvoir d’achat et on verra bien quelle sera la réponse d’Arnaud Montebourg.

Du côté des constructeurs, il semblerait, sans surprise, que le projet soit vu aussi avec bienveillance: le PDG de Renault Carlos Ghosn s’est déclaré « totalement favorable » à ce projet. Tu m’étonnes! Aux dernières nouvelles, Carlos Ghosn serait même prêt à prendre sa carte à Force Ouvrière…

Mais c’est quoi au fait une zone franche? Selon Wikipédia, une zone franche est « une vaste zone exonérée de droits de douane où sont implantées de véritables usines et dont les marchandises fabriquées sont toutes exportées« . Rassurez-vous, en tant que consommateur, vous ne profiterez donc pas de voitures moins chères car elles seront uniquement destinées à l’exportation. De votre côté, vous continuerez à payer une fortune pour acheter des bagnoles neuves avec votre salaire de misère.

Certains mauvais esprits ennemis du libéralisme voient les zones franches comme un « cheval de Troie » des idées libérales. Le but est en fait de créer des périmètres géographiques où les entreprises sont libérées des tutelles étatiques qui les gênent dans leur activité économique, ceci au détriment des États et des salariés et pour un meilleur profit des actionnaires. Les mots clés sont « défiscalisation », « déréglementation » et « débureaucratisation ».

Sauf que l’expérience montre que les zones franches ne peuvent compter seulement sur les avantages fiscaux ou règlementaires mais doivent aussi pouvoir offrir des infrastructures de qualité (voirie, télécommunications, distribution d’eau et d’énergie, transports publics, services divers, etc), ce qui finalement peut coûter fort cher aux collectivités locales et aux États.

Si on comprend bien le principe, les entreprises situées en zone franche arrêtent de payer les taxes et les impôts « bolchéviques » mais souhaitent profiter à plein des « infrastructures de qualité » payées… avec l’argent des taxes et des impôts! Petite devinette: qui va payer alors les taxes et les impôts permettant de créer et entretenir ces « infrastructures de qualité » nécessaires aux exportations de voitures françaises aux quatre coins du monde? Petit indice: celui qui paiera est actuellement en train de lire cet article…

Maintenant, allons un peu plus loin dans la réflexion car il apparaît dès à présent que les syndicalistes de la CFE-CGC et de FO sont des petits joueurs. Pourquoi ne pas croiser leur projet de zones franches avec les multiples avantages de la Directive Bolkestein? Non seulement vous ne payez plus d’impôts et de taxes, mais vous faites venir dans les zones franches pour travailler des ouvriers roumains ou portugais payés 5 fois moins chers que les ouvriers français!

Bravo! Vous avez créé le Tiers-Monde en France, qui devient pays exportateur de voitures pour les pays riches d’Asie (Chine, Inde, Indonésie, etc.), en exploitant ses salariés, en les payant une misère et en polluant l’environnement.

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

6 commentaires sur “Zone rance automobile

  1. apanivore

    Brillante idée. On pourrait renouer avec les heures glorieuses de nos grandes régions textiles en y créant des zones franches pour que des sweatshops s’installent et qu’on puisse exporter vers l’Asie du Sud-Est, où ce modèle à fort bien réussi.
    Le livre No Logo de Naomi Klein décrit très bien le fonctionnement des zones franches. Une source d’inspiration pour nos dirigeants.

  2. Vincent

    > financer largement le Medef et les Médias

    Pas besoin de financer les médias, puisqu’ils les possèdent déjà.

    C’est bien pour ça que Bouygues a racheté TF1. Rien de tel que de posséder la première chaîne du pays pour maîtriser les sujets de débat.

  3. admiratif

    Ben non, le PDG de Titan a raison. Ne rien foutre en exigeant des salaires mirobolants et en faisant des leçons à la terre entière n’a rien d’écologique, car en définitive il y a quelqun qui paie, et ce quelqun, c’est l’habitant du tiers monde! sans compter que l’ouvrier français consomme 2 planètes et demie, donc a un mode de vie non soutenable.
    Mais bien sûr en France où un écolo se doit d’être d’extreme gauche , un tel raisonnement est inacceptable.

  4. Jean-Marc

    Quel est le travail fournit par le pdg de titan ?

    Des salaires mirobolants ?
    la part des salaires, dANs le PIB de la totalité des meMbres de l’OCDE a diminué ces 20 dernières années.
    pourtant, il y a 20 ans, les salaires n’étaient pas mirobolants :
    vu que la richesse des pays s’est accrues, les salaires auraienT dû suivre cette montée de la richesse.
    Hors ils ont perdus plus de 10 points de PIB.

    Pendant ce temps, (ils sont pris en compte dans l’évolution moyenne des salaires…) les salaires des PDG se sont envolés :

    ils sont passés de 40-50 fois le salaire de base de leurs ouvriers à « autour de 1 000 fois » le salaire de base.
    Un Jacques Calvet ne travaillait pas 20 ou 30 fois moins bien qu’un Carlos Ghosn; un C.G. n’est as 20 ou 30 fois plus « méritant » ou « ingénieux » qu’un J.C..

    Les salaires d’une ultra-minorité s’est envolée, quand les salaires de la majorité se sont tassés : faible augmentation ou tassement des augmentations.

    Les généraltions 600-800-1 000€ se multiplient en europe
    (600 en grèce, 800 en italie/espagne, 1000-1200 en france : des seuils quasi infranchissables pour la majorité des moins de 30, quand ce n est pas les moins de 40 ans)

    L allemagne, avec ses contrats à 2€ de l heure, n est pas en reste.

    Par contre, c est vrai que plus on touche, plus on risque de dépenser,
    donc plus notre empreinte carbone risque d être importante….
    (mais qui touche le plus ? un smicard, Carlos Ghosn… ou un actionnaire de renault ?)

    Ceci est vrai, À MOINS que les politiques fassent en sorte que les bonnes pratiques soient favorisées
    (exemples :
    – aide à l’isolation des bâtiments neufs et anciens,
    – hausse de la taxe sur le diesel,
    – baisse de la TVA (passant à 5% comme tous les produits considérés comme de 1ere nécessité) sur les légumes frais,
    – frais réels dans l’IR ne tenant pas compte de la cylindrée, ni du type de véhicule utilisé, mais juste de la distance parcourru,…
    – taxe d habitation incluant les parkings à ciel ouvert (action pour ré-équilibrer la concurrence entre les zones commerciales en sortie de ville et les commerces de centre-ville))

    on peut bien sûr compter sur les bonnes pratiques de certains citoyens,
    mais la loi a un effet multiplicateur :
    au lieu d avoir 2-3 personnes qui se prennent en main,
    on passe à une majorité qui choisissent une option qui les arrange… et qui se trouve, par hasard, être meilleure pour la planète

  5. admiratif

    « Or » pas « hors ». Cette « fôte » d' »ortograf' » élémentaire décrédibilise tout ton discours.

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